Durant quelques jours, Le Temps a proposé une série manufacturière autour de produits iconiques de la Suisse. En voici le dernier.

Les précédents épisodes

La petite porte en bois ressemble à une trappe verticale à hauteur d’épaule, elle n’a pas plus d’allure qu’un placard. Elle ouvre sur l’infini: des colonnes de palettes, sur des dizaines de mètres de hauteur et de profondeur, chargées de cartons, qu’une plateforme montée sur un tube hydraulique vertical permet de rejoindre. Nous sommes au siège du fabricant suisse de batteries de cuisine Kuhn Rikon, dans le village de Rikon près de Winterthour. «D’ici partent les commandes destinées au marché européen», indique Rolf Zeindler, directeur opérationnel du groupe. Et c’est dans cette petite localité zurichoise de 1600 habitants que sont encore produits les autocuiseurs vapeur à soupape, baptisés Duromatic, qui ont fait la renommée de l’entreprise à l’international.

Les murs datent de 1926, érigés après un incendie qui a détruit l’ancienne manufacture située à quelques pas de là – une filature, devenue une chaudronnerie au début du XIXe siècle, dans le sillage de la première crise du textile, industrie jusqu’alors florissante dans la vallée de la Töss. Le sinistre permet à l’époque à un certain Heinrich Kuhn de racheter pour une somme modique l’entreprise au bord de la faillite. C’est l’un des tournants qui jalonnent l’histoire de l’entreprise. Le suivant, c’est celui de l’électrisation des cuisinières dans les foyers, au début des années 1930, qui conduira l’ingénieur de 48 ans à concevoir ses premières casseroles à fond en fonte, adaptées. Le début du succès pour l’entreprise.

Nous ne cherchons pas à nous étendre à tout prix

Tobias Gerfin, directeur général de Kuhn Rikon

La trouvaille décisive viendra de ses deux fils, Henri et Jacques Kuhn: un autocuiseur vapeur, doté d’une soupape à ressort, qui permet de réduire le temps de cuisson de deux tiers. Lancé en 1949 le Duromatic ouvre à l’entreprise les portes de l’étranger. Un succès qui conduira à la création d’une première filiale en 1980 au Royaume-Uni, antichambre du marché anglo-saxon, puis en Espagne deux ans plus tard, «un marché historique pour nos batteries de cuisine, qui y ont été très vite adoptées, visiblement adaptées à l’élaboration des plats typiques du pays – haricots, ragoûts», relève Tobias Gerfin, actuel directeur général du groupe. La grande traversée, le groupe la réalise en 1988, avec la création d’une filiale aux Etats-Unis.

Avancer prudemment

Aujourd’hui, la PME aux 200 employés compte également une présence en Allemagne. Ces quatre pays sont ses principaux débouchés, derrière la Suisse qui représente plus de 40% des ventes. A ces marchés s’ajoutent la France, la Chine et Taïwan, que le groupe aborde cette fois par le biais de distributeurs partenaires – «ils sont indispensables, car ils connaissent parfaitement la clientèle locale», observe Tobias Gerfin.

Pas de projets d’expansion pour l’instant. Le conseil de surveillance, piloté par la famille fondatrice, a une politique stricte: «Nous ne cherchons pas à nous étendre à tout prix, nous n’entrons sur un marché que si nous avons la conviction de pouvoir y percer», argue le dirigeant. L’Italie voisine est saturée de marques fortes, la Russie et le Brésil, autrefois envisagés, ont été écartés en raison de risques politiques élevés.

Des erreurs, il y en a eu, l’expérience au Japon entre 1996 et 2008 en a été une. «Notre partenaire sur place a copié nos produits, puis les a vendus moins cher sous sa propre marque. Il a inondé le marché, de sorte que nos produits passaient ensuite pour être des copies des leurs», relate Tobias Gerfin.

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Copies et usurpations de la marque sont monnaie courante. «Cela nous cause du tort, en raison de la mauvaise qualité de certains de ces produits qui nous valent des plaintes de clients qui les ont achetés, pensant acquérir un original», relève Tobias Gerfin. Mais se lancer dans une chasse prendrait trop de temps et d’argent.

Demande croissante

Le groupe préfère les consacrer aux défis à venir, à la demande croissante depuis dix ans, dopée par les mesures de confinement liées à la pandémie: «Après un creux, en raison des fermetures de magasins, nous avons rapidement dû rétablir nos capacités de production et étendre notre présence en ligne pour répondre à des niveaux de demande inédits», se souvient Rolf Zeindler.

Groupe industriel, appartenant au secteur MEM (machines équipements électriques et métaux), Kuhn Rikon est sensible aux cycles conjoncturels, mais à contre-courant: «Les crises sont généralement favorables à nos affaires, les gens sortent moins, ils mangent chez eux, cuisinent et s’équipent pour cela», observe Tobias Gerfin. Il envisage de diversifier davantage ses fournisseurs, pour pallier toute difficulté d’approvisionnement dorénavant.

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Les deux tiers de la gamme sont produits à l’étranger, en Italie et en Chine, mais l’entreprise familiale conserve jalousement en Suisse, à Rikon, la production de ses produits emblématiques. Notamment ses fameuses cocottes vapeur, qui représentent 20% de son chiffre d’affaires (estimé entre 30 et 40 millions de francs) et qui s'écoulent encore à raison de 50 000 exemplaires par année. Certaines marmites disposent désormais de leur application smartphone pour de la cuisine assistée.

Sous nos yeux, un ouvrier glisse dans une grande presse pneumatique des rangées de disques d’acier, provenant pour l’essentiel de Scandinavie. Lentement, le bras de l’outil déforme la tôle sans la fendre: «La pression est de 300 tonnes, soit l’équivalent du poids de 150 voitures», note Rolf Zeindler. En se relevant, il dévoile un haut-de-forme métallique, la cuve de ce qui sera une casserole, auquel un ouvrier soudera le fond en aluminium. «Cela permet une diffusion uniforme de la chaleur», précise le responsable. Le tout est ensuite déposé au bout des rayons des polissoirs, montés comme des roues horizontales, puis finit entre les bras mécaniques des riveteuses et graveuses laser. Les poignées sont fixées à la main par des ouvrières qui s’empressent de coller les étiquettes, d’assembler les sets et de sceller les cartons. Ils disparaîtront derrière la petite porte en bois, sur l’étagère infinie, dans l’attente de rejoindre leur nouveau foyer.


En dates

1899 L’ancienne filature Rikon devient un atelier de chaudronnerie.

1926 Heinrich Kuhn rachète la fabrique de casseroles.

1949 L’entreprise lance le Duromatic, un autocuiseur à soupape breveté.

1980 Le groupe s’internationalise.

2020 La crise sanitaire a dopé les ventes de Kuhn Rikon.