Technologie

Des vignerons aux guides de montagne, les PME suisses découvrent la blockchain

Les technologies décentralisées peuvent faciliter le financement des petites entreprises et améliorer leurs processus. Un projet blockchain adapté à leur taille peut coûter de 100 000 à 200 000 francs

Les patrons de PME suisses connaissent très peu la blockchain, de l’avis des spécialistes consultés pour cet article. Au mieux, ils l’associent au bitcoin (qui a perdu 70% de sa valeur en un an) et aux ICO, ces levées de fonds qui se soldent souvent par des échecs. Or des applications réelles se sont concrétisées fin 2018, à Genève. Des actions ont ainsi été émises sous forme numérique par la fintech Mt Pélerin, tandis que la société de conseil WeCan.Fund a été la première à accepter des apports en jetons numériques pour lever des fonds. Sur le marché, on parle d’un investissement de 100 000 à 200 000 francs pour créer une application blockchain. Les conditions d’un déploiement plus large devraient être réunies cette année.

Expliquée simplement, la blockchain est une base de données qui peut être extrêmement lente mais qui comporte deux avantages: les informations qu’on lui confie ne peuvent pas être modifiées et elle permet d’échanger des certificats de valeur presque aussi facilement qu’on s’envoie des e-mails.

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Les utilisations possibles de la blockchain

La blockchain peut servir à valider des informations, résume Vincent Pignon, de WeCan.Fund: «en ajoutant un QR code sur l’étiquette d’une bouteille de vin, on peut assurer la traçabilité du produit, en donnant accès à la fiche signalétique de ce vin, qui aura été déposée sur la blockchain.» Début 2017, IBM a ainsi lancé une initiative basée sur la blockchain comme outil de traçabilité, en collaboration avec une dizaine de géants de l’alimentaire, dont Nestlé. Dans un tout autre domaine, un client peut vérifier que son guide de montagne valaisan dispose bien des formations requises et d’une assurance responsabilité civile, grâce à une app créée par WeCan.Fund permettant d’accéder à ces informations déposées sur la blockchain.

Un autre projet, en cours celui-là, vise à automatiser la comptabilité d’une entreprise grâce à la blockchain. Avantage: la saisie manuelle s’en trouve massivement réduite. L’idée est venue d’un actionnaire de WeCan.Fund, Request Network, qui veut créer un équivalent du site de paiement électronique Paypal pour les paiements en cryptomonnaies. Toutes les opérations comptables seraient inscrites sur la blockchain. A terme, un développement possible consisterait à créer une connexion avec les services de l’Etat, afin de prélever automatiquement la TVA sur tout achat en ligne payé en cryptomonnaies.

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Un atout unique de la blockchain est qu’elle permet dans certaines conditions de limiter les informations qu’un participant dans une transaction doit partager, enchaîne André Guedel, spécialiste des implantations d’entreprises en Europe, chez KPMG. «Sur une chaîne de valeur, des participants préfèrent ne pas dévoiler les noms de leurs fournisseurs ou les lieux où ils sont actifs. Si on utilise une blockchain pour gérer cette chaîne de valeur basée sur une preuve à divulgation nulle de connaissance, on peut offrir un degré d’anonymat, tout en assurant que les données sont exactes», précise l’ancien responsable de la promotion économique suisse aux Etats-Unis.

Avantages fiscaux

Côté financement, la blockchain présente une alternative aux financements bancaires et à ceux fournis par le capital-risque, qui restent les principales sources de fonds pour les PME – la bourse leur étant inaccessible. Dans un monde idéal, l’émission de jetons numériques – tokens en anglais – et la transformation d’actions existantes en jetons (tokenisation) devraient permettre de démocratiser l’accès au capital pour les entreprises. Et les particuliers pourraient plus facilement investir dans des PME.

Mais une des difficultés à surmonter provient de la vérification de l’origine des fonds investis, observe Jacques Iffland, avocat chez Lenz & Staehelin et président de la Capital Markets and Technology Association (CMTA), qui veut établir des normes pour les financements numériques: «En réalité, la technologie peut permettre de retracer la provenance des capitaux de manière beaucoup plus efficace que les méthodes traditionnelles, car l’historique des transactions d’un participant est visible sur la blockchain.» L’association a ainsi créé une check-list à destination des entreprises désireuses de lever des fonds de manière innovante.

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Pour que ces solutions se développent à grande échelle, plusieurs étapes doivent encore être atteintes, reprend Jacques Iffland: «Si des actifs numériques sont conservés uniquement sur une clé USB, le risque de perdre l’accès est élevé, si la clé est égarée ou détruite. C’est pourquoi le service de dépôt numérique est un enjeu majeur. Des banques offrent maintenant la possibilité de stocker les jetons numériques de leurs clients.» Plusieurs acteurs se sont positionnés sur ce marché du custody, dont la banque Vontobel ou les genevois d’ArcaTrust.

En outre, l’échange de jetons numériques sera facilité lorsque des marchés dédiés seront créés, ce qui facilitera la fixation des prix. SIX, l’opérateur de la bourse suisse, a annoncé un projet dans ce sens, par exemple. Ces conditions favorables aux actifs numériques devraient être remplies courant 2019, conclut l’avocat Jacques Iffland.

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