Un pic en journée à 5132,52 points et une clôture historique à 5048,62 points. Le 10 mars 2000, la folie autour des sociétés technologiques connaît son paroxysme. L’indice boursier technologique Nasdaq atteint des sommets jamais vus, porté par des investisseurs en transe face à toutes les sociétés actives sur internet. Ce n’est alors pas seulement de l’euphorie. C’est simplement de la folie. La plupart des entreprises cotées sont des coquilles vides qui perdent massivement de l’argent. Dès le 11 mars, le Nasdaq entame une douloureuse chute qui durera des mois.

Lire également: Relever collectivement les défis technologiques

Vingt ans après l’éclatement de la bulle internet, le paysage technologique a été totalement bouleversé. Les dinosaures d’hier ont été remplacés par de nouveaux géants. Et la frénésie autour des valeurs tech a évolué. Prenons d’abord les valeurs. En 2000, Cisco, General Electric, Microsoft, Intel et ExxonMobil constituent les cinq plus grandes capitalisations à Wall Street. Aujourd’hui, ce sont Amazon, Apple, Microsoft, Alphabet (la maison mère de Google) et Facebook – et les quatre premières passent régulièrement la barre du milliard de dollars de capitalisation. Est-ce justifié? Oui, affirmait récemment Goldman Sachs dans une note: les cinq géants de 2000 étaient valorisés 47 fois leurs bénéfices attendus. Contre seulement 30 fois pour les cinq géants actuels.

Croissance «incroyable»

Les nouveaux géants du web valent donc leur prix. «Amazon, Facebook et Alphabet ont une croissance annuelle moyenne de leur chiffre d’affaires de 20%, ce qui est incroyable pour des entreprises de cette taille», note Julien Leegenhoek, analyste à l’Union bancaire privée. Même si leurs situations diffèrent – notamment pour Amazon, qui investit des milliards sans certitude qu’ils payent –, les cinq géants actuels semblent indestructibles. Inattaquables sur leurs marchés de base, ils savent racheter à coups de centaines de millions n’importe quel concurrent potentiel. Ils ne cessent de se diversifier, quitte à entrer en compétition entre eux – notamment dans les services cloud, les services pour téléphone ou les voitures autonomes. Et seule une pression régulatoire – pour l’heure faible, mais qui ne cesse de progresser des deux côtés de l’Atlantique – pourrait causer du souci à ces mastodontes.

Après l’éclatement de la bulle en 2000, le Nasdaq s’était effondré de 80%. Il lui a fallu… quinze ans pour retrouver le niveau de 2000, puis à peine quelques mois pour doubler ses points et s’établir aujourd’hui près des 8700 points – la crise liée au coronavirus l’a affecté ces derniers jours. Pas de quoi s’inquiéter, selon Julien Leegenhoek: «Les niveaux de valorisation actuels sont sans commune mesure avec les niveaux de valorisation de la bulle. Les sociétés sans chiffre d’affaires sont rarissimes, pour ne pas dire inexistantes, alors qu’elles étaient légion lors de la bulle.»

Il fallait… perdre de l’argent

Lire des récits des années 1995-2000 est captivant. On remarque ainsi que, pour une société qui voulait entrer en bourse, perdre de l’argent était un must: il fallait montrer que l’entreprise dépensait un maximum en publicité et en acquisition de clients. «Le marché est aujourd’hui sans complaisance avec des sociétés non rentables, comme l’illustre le parcours chaotique de certaines introductions en bourse, que ce soient celles d’Uber, de Lyft, de Jumia, de Global Fashion Group ou de Pinterest. Sans parler de WeWork, qui a dû reporter son introduction. On a donc retenu les leçons de la bulle. Les titres peuvent être massacrés», affirme Julien Leegenhoek.

Lire aussi: Se démarquer de la Silicon Valley

Si le profil des sociétés cotées en bourse a radicalement changé, le contexte planétaire a lui aussi été bouleversé. Et c’est peut-être un aspect que l’on tend à sous-estimer. En mars 2000, il y avait entre 300 et 400 millions de personnes connectées à internet sur l’ensemble de la planète. Aujourd’hui, nous sommes environ 4,3 milliards à être en ligne. Le marché est ainsi devenu gigantesque et ne cesse de se développer en Asie du Sud-Est, en Inde ou en Afrique – ce n’est pas un hasard si Google et Facebook investissent dans des connexions à haut débit dans ces régions: l’appétit pour de nouveaux clients est très fort.

Leçons apprises

Impossible d’affirmer qu’aucune crise n’affectera de nouveau le secteur technologique ces prochaines années – il peut y avoir des micro-bulles sur certaines technologies prometteuses, mais dont les contours sont encore flous. Mais les leçons de 2000 ont été apprises par un secteur numérique dont la domination par Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft devrait durer.