Tous les cinq ans environ, Virginie Hélias passe par une sorte de «crise», selon ses termes. Elle qui est entrée chez Procter & Gamble (P&G) il y a plus de trente ans se remet régulièrement en question, cherche à l’extérieur ce qui pourrait donner un élan nouveau à sa carrière, passe quelques entretiens d’embauche, se voit offrir des jobs intéressants… Et finit toujours par rester. «Quand je dis cinq ans, la dernière fois c’était en réalité il y a près de huit ans…» Le directeur général du groupe basé à Cincinnati lui offre alors le poste de responsable de la durabilité. Et à voir son enthousiasme, une nouvelle crise ne semble pas menacer. «Le sens de ce que je fais. C’est ce qui compte et me motive.»

Lire aussi cet entretien: Virginie Hélias, de Procter & Gamble: «Je veux rendre la durabilité irrésistible» (19.11.2018)

Pour Virginie Hélias, 2019 a commencé très fort avec l’annonce de plusieurs initiatives lors du World Economic Forum, fin janvier. A Davos, le groupe P&G, de concert avec les BASF, Total, Veolia… lancent The Alliance to End Plastic Waste et s’engagent à investir 1,5 milliard de dollars. Une approche holistique, puisqu’il s’agit d’innover, mais aussi d’aider les gouvernements à développer les infrastructures nécessaires à la collecte et au traitement de ces déchets. Et à déclencher ainsi en cascade d’autres investissements par milliards dans cette croisade contre le plastique.

L’année anti-plastique

Celle qui passe au moins 50% de son temps à travailler au succès de ces alliances de grandes entreprises poursuit son récit enflammé avec l’initiative Loop, le supermarché en ligne pour dire adieu aux emballages, qui a d’ores et déjà mobilisé plus d’une trentaine d’entreprises: Nestlé, Danone, Coca-Cola, PepsiCo… et bien sûr P&G et ses marques, Ariel, Gillette, Pampers…

Pour le shampooing comme pour les crèmes glacées, il s’agit de réintroduire l’équivalent du bidon et de la boîte à lait en version e-commerce. Häagen-Dazs, par exemple, semble avoir réussi un joli coup avec une boîte en acier brossé très esthétique qui garde le froid pendant huit heures. Ecologique et branché!

2019, année de toutes les annonces, donc. Celle qui lui tient le plus à cœur? A l’écouter, le lancement de la 50 Liters Home, inspirée par ce qui se passe au Cap, en Afrique Sud, et qui vise à réduire la consommation d’eau des ménages. Et, attention, sans qu’il y ait le sentiment d’un quelconque rationnement. «Techniquement et en termes d’impacts réels, la question de l’eau est prioritaire dans notre stratégie», nous avait-elle expliqué l’an passé.

Voilà pour la vie professionnelle trépidante de Virginie Hélias, qui passe encore beaucoup de temps dans les avions (à quand la téléportation?), loin de son domicile genevois. Ce qui ne l’a pas empêchée ce printemps de se mettre à la boxe après avoir renoncé à la course de longue distance (elle a terminé six marathons) et de finaliser sa procédure de naturalisation: «Nous avons été avertis, mon mari et moi, que notre prestation de serment aura lieu fin juin.» Et d’ajouter: «J’adore ce pays. La France, ce sont mes racines et mon passé. Et la Suisse, mon présent et mon avenir.» Deux de ses enfants étudient d’ailleurs dans la région. Le troisième près de Paris.

Elle parle aussi de ses ascendances arméniennes, du côté de sa mère. Et ukrainiennes, de celui de son père, l’ancien et influent sénateur Jacques Oudin, auteur d’une loi sur l’eau qui porte son nom. Et, plus récemment, de 37 propositions très charpentées dans le cadre du «grand débat» national lancé par le président Macron.

On trouve dans ce document une réflexion critique sur les énergies renouvelables et une démonstration sur l’indispensable nucléaire. Virginie Hélias partage-t-elle les positions de son père? Elle précise qu’elle admire son savoir encyclopédique, sa rigueur, son engagement inébranlable pour la chose publique. Mais ses propositions n’engagent que lui, ajoute-t-elle, avec un sourire amusé. Dans son adolescence, elle n’a d’ailleurs que peu parlé politique avec cette éminence gaulliste. Il était tout le temps absent.

Une grand-mère de légende

Elle raconte aussi l’importance de sa grand-mère, Sophie Jablonska-Oudin, débarquée sans rien d’Ukraine à Paris, âgée de 19 ans à peine, qui s’est fait un nom comme écrivain et photographe. Cette femme de légende avait aussi conçu pour ses deux fils le projet de créer un domaine sur l’île de Noirmoutier, où ils pourraient vivre en autarcie. Son dessein ne s’est pas réalisé, mais il n’a pas manqué d’inspirer sa petite-fille, qui a passé dans le fief familial de Vendée beaucoup de ses vacances d’enfance. Hélas, Sophie Jablonska-Ondin est décédée dans un accident de voiture en 1971. «Je l’ai trop peu connue, déplore Virginie Hélias, mais on dit que je lui ressemble.»

Elle-même a eu sa part de coups du destin. Cette maladie épouvantable qui l’a laissée plusieurs semaines dans le coma. Une péritonite alors qu’elle était en deuxième année d’HEC en stage pour les Moulins de Paris au fin fond du Gabon. «J’ai perdu 20 kilos, j’ai dû subir par la suite de nombreuses interventions. Je vous parlais de mon incessante quête de sens et disais pourquoi le concept de durabilité me touche… Ma vie d’adulte s’est largement construite sur le sentiment qu’elle peut nous échapper en un déclic.»


Profil

1965 Naissance à Montmorency (F).

1988 Entre chez Procter & Gamble.

2011 Nommée directrice marketing du développement durable.

2016 Promue vice-présidente du développement durable.

2018 Reçoit le Prix Women Leading Award 2018 du World Business Council for Sustainable Development (WBCSD).