Les grosses soldes de vin ne passent pas inaperçues ces jours. Les grandes surfaces offrent des remises plus alléchantes les unes que les autres. Coop, par exemple, propose actuellement les six bouteilles d’un vin italien avec un rabais de 50% ou encore un Valaisan moins 25%. Que se passe-t-il donc?

Les viticulteurs suisses avaient déjà tiré la sonnette d’alarme à la fin de l’année dernière: les caves étaient inondées et le marché saturé. Puis, le confinement lié au Covid-19 est arrivé. La fermeture de restaurants et de bars, l’annulation des festivals et l’impossibilité d’organiser des dégustations ont aggravé la situation.

Importations à vil prix

Puis, l’allègement du confinement a relancé les importations en provenance notamment de France, d’Italie et d’Espagne. Au fait, la quantité importée en avril a diminué de 15% pour le blanc et de 3% pour le rouge, par rapport à 2019. «Il y a tout de même une surprise, analyse le site internet spécialisé Thomasvino.ch. La valeur globale est sous les 60 millions de francs, contre 94 millions de francs en 2019. Dans le détail, le prix moyen du blanc en bouteille a dégringolé de 5,06 à 3,63 francs. Pour le rouge, le prix de la bouteille est passé de 8,47 à 5,67 francs.»

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Bref, tout pour que le vin suisse ne puisse concurrencer le vin importé à bas prix. C’est bien cette différence de prix, notamment, qui explique que les Suisses consomment 63% de rouge ou de blanc étrangers, contre 37% de la production indigène. «Nous ne pouvons pas nous battre contre un produit étranger subventionné à la production comme à l’exportation», déplore Richard Pellissier, vigneron et arboriculteur à Chamoson et à Savièse (VS). Pour cette année, sauf imprévu, les caves avec qui je travaille habituellement prendront ma vendange, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Certains de mes collègues ne savent pas où livrer leurs raisins.»

Un contingent de 170 millions de litres

C’est dans ce contexte que la branche a non seulement demandé une aide financière de la Confédération pour traverser cette mauvaise passe, mais elle relance aussi le débat sur la politique suisse d’importation de vins. Plus concrètement, elle demande à Berne de renégocier à la baisse le contingent à l’importation auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

En matière de commerce agricole, les membres de l’OMC ont admis le principe d’une protection par un système de contingents. Passé la limite fixée, les importations sont imposées à la douane. Pour le vin suisse, le contingent a été négocié à 170 millions de litres par année.

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«Le quota de 170 millions de litres a été fixé il y a trente ans mais, depuis, la consommation de vin a diminué de 50 millions de litres, déplore le président de l’Association suisse des vignerons-encaveurs indépendants, Willy Cretegny. La production suisse subit une concurrence déloyale de la part de concurrents étrangers ne respectant pas les mêmes critères de durabilité que la filière indigène.» Selon lui, le désordre actuel sur le marché confirme que le système des contingents est dépassé. Le vigneron genevois réclame par ailleurs l’attribution de quotas à ceux qui travaillent aussi avec les produits suisses. Tel est déjà le cas pour la viande; un boucher peut en importer à condition de traiter aussi de la viande suisse.

Alexandre Fischer, jeune viticulteur et caviste à Yens (VD), est aussi en colère pour les mêmes raisons. Avec environ 400 de ses compères, il a formé un groupe «Les raisins de la colère» qui revendique aussi une baisse du contingent tarifaire. A présent, il explore avec des juristes des possibilités d’actionner la clause de sauvegarde autorisée par l’OMC et qui permet de renégocier la limite des importations.

Le précédent de la viande

«Nous avons un préavis négatif sur une telle démarche, répond Frédéric Borloz, président de la Fédération suisse des vignerons (FSV). Il faut beaucoup de temps pour changer quelque chose et les effets ne se feront sentir qu’à long terme.» Il reconnaît tout de même que la crise est profonde et demande de mettre l’accent sur la promotion des vins suisses dans le pays comme à l’étranger. Le conseiller national libéral-démocrate vaudois préconise aussi un système de réserve nationale de vins pour assurer les livraisons de vins suisses, y compris en cas de mauvaises récoltes.

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Techniquement, il est possible de revoir les contingents. La clause de sauvegarde offre effectivement une protection en cas de fluctuation imprévisible de quantités importées ou de prix à l’importation. Mais toute modification doit faire l’objet de négociations avec toutes les parties dont les intérêts commerciaux seraient affectés. Le pays demandeur pourrait aussi être appelé à leur faire des concessions dans d’autres domaines.

La Suisse a déjà fait recours une fois, sur l’importation de la viande, confirme l’OMC. Mais, à présent, l’Office fédéral de l’agriculture déclare ne pas être prêt à entamer une telle démarche. Et d’affirmer au Temps qu’il n’est pas dans l’intérêt de la vitiviniculture suisse et de l’économie générale de la Suisse d’ouvrir des négociations à l’OMC afin de modifier le volume du contingent tarifaire. A ce stade, la Confédération se voit davantage poursuivre son soutien traditionnel à la promotion de vins suisses.