On ne le dit pas à haute voix, mais la triste nouvelle n’est plus un secret dans la profession. L’an dernier, un vigneron valaisan s’était suicidé à cause de ses difficultés. «Le monde agricole connaît cette situation depuis bien longtemps, qui engendre souvent des gestes irréversibles, déplore Alexandre Fischer, fondateur du mouvement Les Raisins de la colère» qui regroupe près de 400 jeunes viticulteurs romands. Le risque de suicide est 37% plus élevé chez les agriculteurs que dans le reste de la population.»

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La pandémie du Covid-19 a en effet exacerbé une crise structurelle (dette, prix bas, concurrence étrangère) qui frappe déjà la vitiviniculture suisse. La fermeture forcée de restaurants, bars, cafés et caves pendant le confinement a laissé de grands volumes d’invendus. Cet été, du 8 juin au 31 août, Swiss Wine Promotion a certes mis les bouchées doubles pour écouler la production locale, mais les cuves sont toujours bien remplies. Et les vendanges s’approchent à grands pas. En Valais, elles débuteront début septembre. C’est deux semaines plus tôt que d’habitude, l’abondant ensoleillement ayant précipité la maturation des vignes.

Le vin transformé en désinfectant

Selon Alexandre Fischer, viticulteur caviste à Yens (VD), les cuves étant toujours pleines de la récolte 2019, des caves ne savent pas où stocker la récolte 2020. Ce problème est partiellement résolu avec la prescription des autorités cantonales de réduire les quotas des vendanges. Dans le canton de Vaud par exemple, à l’exception du Vully et du Chablais, les vignerons ne pourront pas récolter plus de 1 kilo de raisin blanc au mètre carré et de 900 grammes de raisin rouge pour le millésime 2020. En Valais, la plus grande région viticole en Suisse, la limite est fixée à 1,2 kg pour le blanc et 1 kilo pour le rouge. Le manque à gagner est compensé par des aides publiques.

La Confédération est aussi venue à la rescousse du secteur avec une aide Covid-19. Face aux invendus, elle a prescrit le déclassement du vin de bonne qualité – 2019 était un bon cru – en vin de table, qui rapporte moins mais qui se vend mieux. «La compensation de 2 francs par litre déclassé est bien trop basse pour espérer en vivre, déplore Alexandre Fischer. Même si beaucoup de caves ont préféré vendre à perte pour assurer la liquidité.»

Concurrence déloyale étrangère

Autre mesure: la Fédération suisse des vignerons a négocié la vente de vin pour qu'il soit transformé en solution hydroalcoolique. En avril, environ 700 viticulteurs ont répondu à l’appel de livrer jusqu’à 3000 litres chacun de pinot, chasselas et autres crus pour 2,50 francs le litre.

Toutefois, le déclassement et la transformation en désinfectants ne résolvent pas le problème de stockage et de bas prix de vin lié à une offre abondante. C’est dans ce contexte que le mouvement Les Raisins de la colère tentent de chercher des solutions.

Pas moins de 98% du vin suisse est consommé dans le pays, mais ce n’est que 35% de la consommation totale. Le reste est importé, principalement de France, d’Italie et d’Espagne. Selon le contingent fixé par les accords qui lient la Suisse à l’Organisation mondiale du commerce, Berne admet l’importation de 153 millions de vin rouge et de 17 millions de blanc libre de droit. Selon Alexandre Fischer, la Confédération peut aider la filière suisse en augmentant le contingent national et en prenant des mesures pour réduire les importations.

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Concurrence déloyale

En réalité, les contingents ne sont jamais atteints et, selon la filière suisse, les importations font une concurrence déloyale à la production indigène. Alexandre Fischer dénonce le vin européen, qui non seulement ne respecte pas les normes sociales et environnementales de production en vigueur en Suisse, mais qui bénéficie aussi de subventions à la production et à l’exportation. Selon lui, l’Union européenne consacre 300 millions d’euros par année rien que pour faire la promotion de son vin à l’étranger.

Le député européen Eric Andrieu se désole presque du «dumping» du vin européen en Suisse, l’élu socialiste français de la circonscription Sud-Ouest relève toutefois que les cuves européennes sont tout aussi pleines alors que les vendanges débutent ces jours en France. «Notre surplus est lié non seulement au Covid-19, mais aussi aux droits de douane punitifs imposés par les Etats-Unis sur le vin européen depuis décembre», souligne-t-il. Il a déjà plaidé pour une transformation du vin en éthanol auprès de Bruxelles. Une autre solution structurelle, selon Eric Andrieu, serait l’aménagement des facilités de stockage de vin. Celles-ci permettraient alors d’équilibrer l’offre et la demande.

Des pistes pour sortir de l’ornière

Dans ces circonstances, le mouvement Les Raisins de la colère met en avant quelques pistes pour sortir de l’ornière. Ainsi, l’association se mobilise afin que les deux Chambres approuvent une motion qui obligerait les importateurs de vin à commercialiser aussi une part de vin suisse. Un vote est prévu en septembre.

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Une autre solution est dans l’étude. L’idée est de restreindre le tourisme d’achat de vin dans les pays limitrophes de cinq à deux litres par personne. Les vignerons demandent en effet de renverser la décision prise en 2014 par le Conseil fédéral qui avait augmenté le quota d’importation en franchise de droits de douane de deux à cinq litres par personne. Les douanes avaient proposé de fixer la limite à 20 litres, ce qui avait fait bondir le milieu viticole.