l’avis de l’expert

Vivrons-nous vraiment plus longtemps demain?

L’argument principal des partisans de l’abaissement du taux de conversion des rentes du deuxième pilier repose sur l’allongement prévisible de l’espérance de vie. Or, on ne peut prédire cette évolution avec certitude, car elle dépend des conditions socio-économiques. On ne peut même pas écarter un recul de l’espérance de vie. Par Philippe Wanner, démographe et professeur à l’Université de Genève

La votation du 7 mars sur l’abaissement du taux de conversion met en lumière le rôle de l’évolution future de l’espérance de vie, censée conduire à un allongement de la retraite et mettre à mal le financement des futures rentes. Pour un assureur, une durée de vie qui s’accroît conduit en effet à devoir payer des rentiers plus longtemps, donc nécessite soit des ressources complémentaires pour répondre aux engagements contractuels, soit un changement des règles de base, à savoir une diminution du taux de conversion. Par contre, une baisse de l’espérance de vie représenterait un bonus pour une caisse de pension, car les rentes devraient être versées en moyenne moins longtemps.

Résultat d’un impressionnant progrès socio-médical, l’espérance de vie a augmenté régulièrement depuis le milieu des années 1850 en Suisse. Au moment de l’entrée en vigueur de la LPP, en 1985, la durée moyenne de vie des Suisses était de 73,5 ans pour les hommes et de 80,2 ans pour les femmes, contre moins de 50 ans un siècle auparavant. Aujourd’hui, ces valeurs atteignent 79,7 ans et 84,4 ans, poursuivant les tendances à la hausse enregistrées depuis un siècle.

Une partie importante de la croissance de la durée moyenne de vie est expliquée par l’évitement de décès dit «prématurés», survenant avant l’âge de la retraite. En 1985, 21% des décès enregistrés survenaient avant 65 ans, contre 16% aujourd’hui. Le nombre annuel de décès des enfants a été divisé par deux, suite aux progrès de la médecine néonatale et dans la lutte contre certaines maladies infantiles. Celui des jeunes adultes (15-29 ans) a passé durant la même période de 1250 à 530, ce qui traduit un succès considérable dans la lutte contre la mortalité évitable (morts violentes, accidents de la route, suicides, etc.). La médecine d’urgence et les efforts préventifs ont également contribué à la baisse ou à la stabilisation du nombre des décès des personnes en âge d’activité (entre 40 et 60 ans), en particulier les décès liés aux maladies ischémiques du cœur.

Un deuxième facteur de l’accroissement récent de l’espérance de vie est relatif à la survie accrue après l’âge de 65 ans. C’est cet accroissement qui inquiète les caisses de pension. Aujourd’hui, la valeur de l’espérance de vie au moment de la retraite s’accroît d’environ 1 à 2 mois par année. Entre 1970 et 2008, la durée moyenne restant à vivre à l’âge de 65 ans a passé de 13,3 à 18,7 ans chez les hommes (+40%), et de 16,2 à 22,0 ans chez les femmes (+35%)*. L’OFS table, à l’horizon 2050, pour une espérance de vie à 65 ans comprise entre 20,5 et 24,5 ans chez les hommes (soit un accroissement compris entre +9 et + 31%), et entre 24,0 et 27,1 ans chez les femmes (entre +9% et +22%). Ces taux d’accroissement projetés sont inférieurs à ceux observés pour les 4 dernières décennies, mais sont malgré tout positifs.

Après un siècle de croissance continue de l’espérance de vie, rares sont ceux qui osent prédire un changement de tendance voire une baisse de cet indicateur. Pourtant, la prévision en matière de durée moyenne de vie réserve parfois des surprises.

Ainsi, dans les années 1960, la majorité des prévisions de mortalité frappaient par leur prudence exagérée. Après la maîtrise des maladies infectieuses dans les années 1950, les potentiels de progrès étaient considérés comme faibles. Pourtant, les années qui suivirent furent celles de la lutte partiellement victorieuse contre les maladies cardiovasculaires: le pacemaker, les interventions à cœur ouvert, de nouveaux médicaments tels les bêtabloquants ou la mise en place de réseaux ambulanciers permettant l’intervention plus rapide en cas de malaise cardiaque, tous ces facteurs ont conduit à un accroissement inattendu de la durée moyenne de vie.

A la fin des années 1990, certains démographes suggérèrent un possible recul de l’espérance de vie des femmes, qui adoptaient progressivement les comportements néfastes de la population masculine. Ce recul fut également contredit par les données chiffrées. Par contre, aucun spécialiste n’avait prédit le recul de la mortalité en Europe de l’Est dans les années 1990.

Aujourd’hui, nos capacités prédictives ne sont pas meilleures que par le passé, et l’éventail des évolutions possibles s’est même étendu. Ainsi, un retournement inattendu de tendances ne peut pas être exclu. Une baisse significative de l’espérance de vie a été observée dans de nombreuses régions des Etats-Unis, en particulier pour les femmes. Elle a été mise en relation avec les maladies du comportement (maladies chroniques pulmonaires, cancer du poumon, diabète, etc.), maladies qui s’accroissent également progressivement en Europe. La mortalité des enfants a aussi augmenté significativement aux Etats-Unis, ce qui représente une rupture de tendance inattendue.

On peut rappeler également l’exemple de pays où la mortalité des hommes adultes a significativement augmenté, comme l’Ukraine, la Roumanie et la Russie: ces exemples montrent les liens entre durée de vie et situation socio-économique. La canicule de 2003 et l’accroissement de la mortalité qui en a résulté ont également mis en évidence la vulnérabilité des populations, en particulier des personnes âgées isolées. Ces facteurs suggèrent qu’une stabilisation ou un recul de l’espérance de vie à l’âge de 65 ans est possible, et s’expliquerait par exemple par la détérioration de la santé des nouveaux retraités ou par la précarisation des conditions de vie de celles et ceux qui, dans dix ou vingt ans, passeront à la retraite.

D’un autre côté, la tertiarisation de l’économie, l’augmentation du niveau moyen de formation et la mécanisation croissante des activités les plus pénibles sont autant de facteurs intervenant positivement sur la durée de vie. La répétition des messages préventifs peut également conduire à une amélioration de la santé de la population. En outre, jamais le domaine médical n’a été aussi près de révolutions prometteuses, par exemple dans le dépistage des risques (par les biomarqueurs) ou dans de nouvelles approches thérapeutiques (cellules souches, nouveaux traitements contre certains cancers, etc.). La biomédecine ouvre de nouvelles voies à ce jour inexplorées, et son impact sur la durée moyenne de vie pourrait être important.

Depuis l’entrée en vigueur de l’AVS, l’administration fédérale a effectué des projections de mortalité qui se sont souvent révélées trop prudentes. D’autres chercheurs et organismes nationaux ou internationaux ont été également surpris par les évolutions de la mortalité; ils ont échoué dans la prévision de l’espérance de vie, ne serait-ce que pour les 10 ou 15 ans à venir. A l’échelle individuelle, la complexité du corps humain et la multitude des causes de décès rendent aléatoire toute prévision sur la durée de vie d’une personne, que ce soit soi-même ou un voisin: les cimetières regorgent de gens qui se croyaient éternels, tandis que Jeanne Calment, doyenne de l’humanité, a surpris tout le monde – à commencer par elle-même – en vivant jusqu’à 122 ans (dont, semble-t-il, une centaine d’années de consommation de tabac). Les mécanismes menant un individu au décès ne sont que très partiellement connus.

Ce qui est imprévisible à l’échelle individuelle l’est plus encore à l’échelle collective. Aujourd’hui, aucun assureur ni démographe ne peut prédire avec exactitude l’évolution de l’espérance de vie. Les prévisions de mortalité effectuées par l’Office fédéral de la statistique représentent des scénarios intéressants, les plus probables et consensuels, compte tenu des connaissances actuelles, et résultant d’une réflexion scientifique pluridisciplinaire. La probabilité que ces scénarios soient vérifiés est cependant très faible et c’est pourquoi il convient d’être prudent dans leur utilisation.

Une décision sur la réduction ou non des taux de conversion, et donc des rentes des futurs retraités, est lourde de conséquences financières. Or, cette décision doit être prise en l’absence d’informations précises sur l’évolution de la durée de vie des futurs retraités, l’un des facteurs essentiels dans le calcul des taux de conversion. Vivra-t-on demain, en moyenne, plus ou moins longtemps que les retraités d’hier ou d’aujourd’hui? En l’absence de réponse scientifique et attestée correcte à cette question, il serait certainement utile de tourner la page, dès le 8 mars, du débat sur le taux de conversion. En revanche, quel que soit le résultat de la votation, celui-ci ne nous épargnera pas une discussion plus générale: celle du mode de fonctionnement même de la prévoyance professionnelle, qui repose, semble-t-il, sur des bases empiriques très incertaines et n’intègre pas l’incertitude caractérisant l’évolution de la longévité.

* Ces chiffres, provenant de l’OFS, valent pour l’ensemble de la population. Ils sont plus faibles que ceux figurant dans l’explication du Conseil fédéral transmise aux ménages suisses. Celui-ci utilise des données zurichoises spécifiques aux caisses de pension.

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