Technologie

Voici comment la 5G se déploiera en Suisse

Les licences pour la nouvelle génération de téléphonie mobile ont été attribuées. Pour proposer des services à très haut débit, les opérateurs devront se battre avec une législation qu’ils jugent trop sévère

La numérisation de la Suisse a franchi vendredi une étape majeure. Pour un total de 380 millions de francs, Swisscom, Sunrise et Salt ont reçu des licences pour déployer leurs futurs réseaux de téléphonie mobile 5G. Grâce à cette technologie, il sera possible d’accéder beaucoup plus rapidement à internet, de faire dialoguer des machines en temps quasi réel et de diminuer la consommation énergétique. Mais pour construire leurs réseaux, les opérateurs devront composer avec une réglementation qu’ils jugent beaucoup trop sévère. Le point en sept questions.

1. Qui sont les gagnants de ces enchères?

Swisscom a dépensé 195,5 millions de francs, Salt 94,5 millions et Sunrise 89 millions, après 29 tours d’enchères qui ont eu lieu, dans le plus grand secret, du 29 janvier au 7 février. En 2018, Salt et Sunrise avaient dit leur crainte que Swisscom ne s’empare des blocs de fréquence les plus intéressants, menaçant même de saisir la justice. Vendredi, tous s’estimaient satisfaits. «Nous avons pu acquérir les bandes de fréquence les plus importantes sur le plan stratégique à un très bon prix par MHz, mieux que les concurrents», claironnait même Sunrise.

Mais si l’on observe les bandes de fréquence 700 MHz FDD (avec deux canaux radio), on remarque que Swisscom a acquis trois blocs de fréquence (le maximum que pouvait acheter un opérateur), Salt deux et Sunrise un. Or la bande des 700 MHz est très recherchée, car elle assure une bonne couverture et une excellente pénétration dans les bâtiments. Salt semble donc avoir obtenu mieux que Sunrise, mais ce dernier a acheté deux autres blocs 700 MHz SDL en soutien. «C’était une petite surprise, mais cela permettra à Salt, qui était jusqu’à présent moins doté dans cette bande, de rattraper son retard», a glissé vendredi Stephan Netzle, président de la Commission fédérale de la communication (ComCom).

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En 2012, lors de la vente aux enchères des licences 4G, 997 millions avaient été dépensés de manière inégale par Swisscom (360 millions), Sunrise (482 millions) et Orange devenu Salt (155 millions). Impossible de dire pourquoi le montant est moins élevé cette année, d’autant que c’est exactement le même système d’enchères qui a été utilisé.

2. Pouvait-on espérer voir un nouvel opérateur arriver?

Le nom du britannique Vodafone avait été évoqué, mais c’est finalement la société Dense Air Ltd, basée en Irlande, qui s’était inscrite pour ces enchères. Elle y a participé au tout début, avant d’abandonner. Cette société est spécialisée dans l’achat et la revente de capacité cellulaire: elle a ainsi acquis des fréquences en Belgique, en Australie et en Irlande. Rappelons qu’en 2000, l’opérateur espagnol Telefonica avait acquis, pour 50 millions de francs, une licence 3G. Mais il l’avait ensuite perdue, faute d’avoir construit un réseau.

3. Quand seront déployés les nouveaux réseaux?

Swisscom, Salt et Sunrise ont effectué des tests ces derniers mois sur plusieurs sites en Suisse. Si ses concurrents n’ont pas communiqué de calendrier, Swisscom a publié les plans les plus précis: il veut déployer la 5G ponctuellement dans 60 localités avant la fin de l’année. D’ici à 2024, la ComCom exige des opérateurs qu’ils desservent, en 5G, 50% de la population avec des fréquences inférieures à 1 GHz.

Il ne sera pas simple de déployer de nouveaux émetteurs, les valeurs limites fixées par l’ordonnance sur le rayonnement non ionisant (ORNI) – dix fois plus strictes que dans l’Union européenne – étant déjà atteintes dans certaines villes. «Un déploiement rapide et de grande ampleur de la 5G sur les antennes mobiles existantes est pratiquement impossible à l’heure actuelle, les valeurs limites fixées par l’ORNI étant trop strictes, en particulier dans les zones de concentration urbaine», explique un porte-parole de Sunrise. Il estime que «le Conseil fédéral doit effectuer rapidement les corrections nécessaires dans les valeurs limites afin que l’économie et la population dans son ensemble et dans toute la Suisse puissent profiter de la 5G.»

Un avis que partage Swisscom, qui regrette que «le Conseil des Etats se soit prononcé contre l’adaptation des valeurs limites». Pour sa porte-parole, la réglementation actuelle a pour conséquence que «le potentiel de la 5G ne pourra pas être utilisé pleinement en Suisse».

Pour Philipp Metzger, directeur de l’Office fédéral de la communication (Ofcom), la situation n’est pas critique. «Les opérateurs ont acheté les licences en connaissance de cause. Et un groupe de travail, comprenant des représentants de plusieurs départements fédéraux, de cantons, des opérateurs et du monde de la santé, a été mis sur pied en septembre dernier. Il doit rendre un rapport mi-2019 pour voir si et comment faire évoluer la législation.» Ainsi, Salt «reste confiant dans le fait que l’ORNI peut être adaptée de manière à ce que le potentiel de la 5G puisse également être pleinement exploité en Suisse». De son côté, Swisscom ajoute que «l’abandon progressif de la 2G va laisser plus de place à la 5G dans le futur et nous restons confiants».

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4. Qui construira les réseaux?

Ce sera a priori le suédois Ericsson pour Swisscom, le finlandais Nokia pour Salt alors que Sunrise continuera à travailler avec le chinois Huawei. Mais la pression s’accroît sur ce dernier, soupçonné d’espionnage, et des parlementaires veulent en savoir davantage. Qu’en pense l’Ofcom? «Les opérateurs sont libres de travailler avec les fournisseurs de leur choix, il n’y a actuellement aucune limitation», affirme Philipp Metzger.

5. Devra-t-on changer de téléphone?

Oui, obligatoirement pour profiter de la 5G. Mais pour l’heure, les smartphones 5G n’existent qu’à l’état de prototype. Il faudra attendre sans doute fin 2019 ou début 2020 pour que les premiers appareils compatibles 3G, 4G et 5G apparaissent sur le marché. A noter que la 4G sera encore disponible au moins dix ans: il n’y a donc aucune urgence – sauf si l’on veut profiter de débits plus rapides – à remplacer son smartphone dans les mois à venir.

6. Que permettra la 5G?

D’abord, des débits sensiblement plus importants. La 4G actuelle de Swisscom offre un débit de 1 Gbit/s, la 5G permettra de multiplier cette valeur au moins par dix. L’accès à internet sera nettement plus rapide. Le temps de réaction va passer, selon l’opérateur, de 25-35 millisecondes aujourd’hui à quelques millisecondes. Cela permettra par exemple de faire communiquer entre elles des voitures autonomes ou des drones. Dans le domaine industriel, les machines pourront toutes être reliées à internet, en utilisant mieux un réseau aux capacités élargies. Il y aura aussi des clouds décentralisés, les nouveaux réseaux mobiles étant si puissants qu’ils pourront être reliés par les airs et plus forcément par fibre optique. On peut aussi imaginer que des particuliers renonceront à un accès à internet fixe pour se contenter de la 5G.

7. Où se situe la Suisse au niveau mondial?

Dans le peloton de tête. Les Etats-Unis ont commencé à vendre les licences, mais le processus doit encore durer plusieurs mois. La France commencera fin 2019, alors qu’en Allemagne les opérateurs jugent les conditions des enchères injustes.

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