Entamée mardi dernier, la grève des 400 employés et cadres se poursuit. A les entendre, elle ne cessera qu'une fois le directeur général de Swissmetal, l'Allemand Martin Hellweg, renvoyé. Pour cerner un mouvement mal compris, les explications d'un cadre de Boillat, Hung-Quoc Tran, ingénieur d'application. Réfugié politique vietnamien en Suisse depuis vingt ans, ce diplômé en science des matériaux de l'EPFL de 36 ans habite à Bienne et travaille pour Swissmetal Boillat depuis quatre ans.

Le Temps: Pourquoi le CEO Martin Hellweg cristallise-t-il autant d'acrimonie?

Hung-Quoc Tran: La force de Swissmetal Boillat, c'est non seulement cent cinquante ans d'expérience et des produits leaders mondiaux, c'est aussi sa culture d'entreprise, basée sur la discussion et la consultation. Depuis l'arrivée de Martin Hellweg, la consultation n'existe plus. Le patron est autoritaire. Dictatorial même. Personne ne peut l'influencer. J'ai entendu dans l'usine des employés préférer voir l'entreprise mourir plutôt que de continuer avec lui.

– N'y a-t-il rien d'autre que l'incompatibilité d'humeur avec le directeur?

– Si, bien sûr. Par exemple, la concentration du service commercial à Olten. C'est l'expression de la volonté d'unifier la culture Swissmetal et c'est inapproprié, car nous devons être proches de nos clients. Nous devons réaliser du «sur-mesure», prendre en compte les requêtes très pointues de nos clients décolleteurs. Impossible, dans ces conditions, d'être détaché de la production. Tout est intégré, chez nous. La force de Boillat repose sur la somme des compétences. Martin Hellweg nie tout cela.

– Que proposez-vous pour sauvegarder cette culture d'entreprise?

– Que les usines de Swissmetal, à Dornach et à Reconvilier, aient une direction et une voie propres. Je l'ai proposé à Martin Hellweg, qui m'a qualifié de conservateur. Qu'on me comprenne bien: les cadres de Boillat n'ont pas entrepris un putsch pour prendre le pouvoir. Ce que nous voulons, de manière responsable, c'est la pérennité du site de production. Pour reprendre la direction locale, il y a des gens très compétents parmi les cadres que Martin Hellweg a licenciés!

– La grève menace le site de production. Est-ce une perspective susceptible de générer la reprise du travail?

– Contrairement à ce que prétend la direction, c'est justement notre action qui peut sauver Boillat. Je m'explique: si on ne tente rien, nous allons mourir à petit feu, en appliquant la stratégie imposée par Martin Hellweg. Voyez le système informatique de gestion SAP: il ne peut pas être sans autre transposé à notre métier. Peut-être après adaptation et essais. Or, Martin Hellweg n'en a fait qu'à sa tête et mis la charrue devant les bœufs. Résultat: la production est perturbée, la flexibilité perdue, la confiance a disparu, les produits sont moins performants et les clients grondent.

– Des voix se font entendre en faveur du dépôt de bilan, pour ensuite faire renaître «La Boillat» sur d'autres bases…

– Nous avons ici un outil, un savoir-faire, une position enviable sur le marché qui peuvent effectivement susciter de l'intérêt auprès d'investisseurs. Peut-être n'est-ce toutefois pas nécessaire d'aller jusque-là.

– Que répondre à ceux qui estiment que vous allez au suicide?

– Que c'est méconnaître notre problème. C'est au contraire très responsable que de nous opposer aux méthodes suicidaires de Martin Hellweg. Personnellement, je prends des risques dans une telle action. J'estime être trop jeune pour me laisser corrompre par le système. C'est une question de dignité et d'intégrité. Boillat est devenu un leader dans sa branche grâce à des stratégies cohérentes sur la durée. Martin Hellweg ne voit que les résultats trimestriels et le cours de l'action Swissmetal en Bourse.

– Mal comprise, votre action dégage une image néfaste pour le Jura bernois. Qui risque de décourager tout investisseur…

– Nous posons une question éthique: peut-on se fier aveuglément aux discours des top managers? Un investisseur ne devrait-il pas s'intéresser à l'entreprise dans laquelle il met de l'argent, analyser ses projets, ses développements, ses marchés?