Fin 2019, plus de 2 millions d’étrangers résidaient en Suisse. Cet automne, les citoyens voteront sur l’initiative populaire «Pour une immigration modérée» le 27 septembre 2020. Lancée par l’UDC le 31 août 2018, l’initiative pourrait déclencher un «Swixit» potentiel en mettant fin à l’accord de libre circulation avec l’Union européenne. Quelles sont les raisons pour lesquelles la population accepterait l’initiative?

La situation économique pourrait motiver le peuple à s’exprimer. Par exemple, une étude récente a révélé que les citoyens américains étaient plus susceptibles d’avoir des attitudes négatives envers les immigrants si leur ville était fortement touchée par des importations chinoises.

Ce contrecoup induit par le commerce peut s’expliquer par le fait que, si les implications de l’intégration commerciale sont difficiles à saisir, les effets sur le marché du travail sont tangibles et l’insécurité économique qui en résulte peut déclencher un ressentiment envers les membres «hors groupe» – c’est-à-dire les étrangers. Il est facile de faire porter le chapeau à des personnes qui «n’ont pas leur place».

Les raisons culturelles

D’autres raisons de voter sont inspirées par la culture. Le fait d’être exposé aux étrangers peut réduire les préjugés à leur encontre – c’est l’hypothèse du contact. Les étrangers peuvent être perçus comme une menace pour la culture du pays d’accueil – c’est la théorie du conflit de groupe. A l’appui de cette théorie, un groupe de chercheurs de l’Université de Lausanne a découvert qu’en 2009 l’interdiction des minarets en Suisse était le résultat d’une couverture médiatique accrue de la criminalité des immigrants.

L’initiative populaire du 9 février 2014 «Contre l’immigration de masse», adoptée avec 50,3% des voix, nous a permis d’explorer les différences culturelles dans les attitudes envers les étrangers. L’initiative visait en effet à instaurer des quotas d’immigration basés sur les régions du monde, et oblige désormais les entreprises à donner la préférence aux demandeurs d’emploi résidents. Alors que la plupart des municipalités francophones ont voté contre cette initiative, la majorité des cantons germanophones ont voté en faveur de l’instauration de quotas d’immigrants entrant en Suisse. Les votes oui/non suivent très clairement la barrière linguistique entre la Suisse romande et la Suisse alémanique, le Röstigraben, mettant en évidence un choc des cultures lorsqu’il s’agit d’accueillir des étrangers dans le pays.

La différence d’attitude à l’égard des étrangers près du Röstigraben ne peut pas s’expliquer par des différences institutionnelles puisque les habitants des deux côtés du «fossé» habitent le même canton. Les villes ont tendance à être plus libérales. Historiquement, elles ont été plus ouvertes aux étrangers, et le vote de 2014 ne fait pas exception. Sur la carte ci-jointe, les villes de Berne et de Zurich sont des îles rejetant l’initiative de 2014 entourées d’une mer de communes ayant accepté l’initiative. Pour en tenir compte, il est important d’examiner le fossé culturel avec et sans les grandes villes. Qu’elles soient incluses ou non dans l’échantillon, ce fossé culturel existe – il est juste plus important si les villes sont retirées de l’échantillon.

Faible influence des flux commerciaux

Il est peu probable que les habitudes de vote soient influencées par les flux commerciaux en Suisse, puisque ses principaux partenaires commerciaux sont l’Allemagne et l’Italie. L’explication culturelle est assez convaincante, surtout si l’on considère les schémas de vote en fonction de la langue – et donc de la culture. Pour étayer cette idée, nous avons étudié les réponses de la Suisse au World Values Survey, une série d’enquêtes représentatives menées dans 100 pays sur les croyances et les valeurs humaines. Selon nos résultats, les francophones et les italophones sont plus susceptibles de se considérer comme des citoyens du monde, de faire confiance à des personnes de différentes nationalités et d’apprécier la diversité ethnique que les germanophones.

En Suisse, les différences d’attitude envers les étrangers persistent en raison des différences culturelles profondément ancrées révélées par la langue. Ces divergences d’opinions peuvent être suffisamment importantes pour motiver des votes populaires.

Comme la culture est importante, au-delà de l’économie, il faut prêter attention aux considérations non économiques, celles qui sont liées à l’identité, à l’équité et à l’inclusion. En outre, l’intégration des informations et des points de vue dans toute la Suisse, et non pas seulement dans la communauté locale, aiderait à réduire éventuellement l’influence des moteurs de vote purement culturels.