La finance traverse depuis longtemps une profonde transformation. Regroupées sous le nom de fintech, un terme qui combine la finance à la technologie, les innovations se sont multipliées ces dernières années. Un jeune entrepreneur prédit même parfois la fin des banques. Entre-temps, même les banques hésitent à se définir comme banques. Elles érigent des laboratoires d’innovation, explorent le potentiel de la blockchain, et cèdent parfois leur place à des robots dans les décisions d’investissement plutôt que de rester fidèles aux conseillers classiques.

Le livre intitulé Les banques vont disparaître paraît pourtant dépassé. Les banques ne quitteront pas le terrain de sitôt. L’histoire en témoigne: sans changement fondamental du cadre réglementaire, tous les développements technologiques de notre système financier ne seront ni plus efficients, ni plus transparents, ni plus stables. On néglige souvent le fait que la numérisation a débuté dans la sphère financière il y a plusieurs décennies. A l’époque déjà, beaucoup considéraient la numérisation comme une bénédiction pour les banques. Personne ne parlait de fintech, mais tout le monde s’enthousiasmait pour les «innovations financières». Les experts financiers prophétisaient une ère dorée jusqu’en 2008. Chacun sait que l’inverse s’est produit.

Pourquoi la numérisation a-t-elle été si destructrice? Et pourquoi les sociétés bien établies ont-elles pu si aisément se maintenir en selle et ne pas être disruptées par des néophytes? Ce n’est pas la technologie qui détient la clé du problème, mais le cadre réglementaire.

Les banques jouissent en effet de privilèges étatiques étendus même si elles sont soumises à d’innombrables réglementations. Cette situation particulière résulte de la fragilité du système financier. L’histoire économique regorge d’épisodes de crises bancaires dévastatrices. Au début du XXe siècle, des paniques bancaires mondiales ont mis à rude épreuve les fondements mêmes du système d’économie de marché. La crise économique des années 1930 a conduit les gouvernements à établir un cadre réglementaire strict pour les établissements financiers afin de résoudre ce problème majeur.

Les garanties étatiques comme les assurances de dépôts et l’accès à la liquidité des banques centrales devaient empêcher de nouvelles paniques bancaires. Un corset réglementaire très strict a été établi pour les banques qui les a soumises à une surveillance étatique stricte afin qu’elles n’abusent pas des garanties étatiques. Cette stratégie de la carotte et du bâton a bien fonctionné quelque temps, puisque l’après-guerre a été épargnée par les paniques bancaires.

L’apport de la numérisation

La révolution numérique a tout bouleversé. Si les banques étaient auparavant soumises à des contrôles et des processus dominés par le papier, toutes les transactions ont ensuite été menées électroniquement. En quelques clics, un crédit titrisé pouvait être réalisé. Les ordinateurs et les réseaux de communication électroniques ont conduit à ce que les contrats financiers puissent sortir des bilans bancaires et réduisent de la sorte l’efficacité des réglementations bancaires. Les nouvelles technologies ont largement été employées à contourner des réglementations contraignantes. Il s’ensuivit l’émergence d’un réseau d’instituts financiers et de sociétés ad hoc connues sous le nom de finance de l’ombre. Ce tissu opaque de sociétés a pris les mêmes fonctions que les banques traditionnelles. Et ce qui devait arriver n’a pas manqué de se produire: en 2007, une panique a débuté dans ce secteur bancaire de l’ombre qui n’a pas tardé à se propager dans l’ensemble du système financier.

En dépit des effets d’annonce bien sentis, la réglementation n’a pas fondamentalement changé après la crise financière. Plutôt que de s’attaquer à la racine du mal, on a bricolé dans le même style – après Bâle II vint Bâle III. Avec la même approche de la carotte et du bâton, les réglementations ont continué de proliférer. On a étouffé les derniers restes de concurrence sur le marché financier. La numérisation du système financier n’a aucune chance de percer dans ce système.

Aucune start-up fintech ne peut compenser ces lacunes systémiques par un avantage de qualité ou de coûts. En réalité, le terme de fintech ne cache souvent rien de disruptif; certains jeunes entrepreneurs paraissent parfois capables de jouer le rôle de celui qui enterrera les banques, avant de signer un accord de sous-traitant informatique d’une banque de la place.

Une nouvelle approche ferait du bien. Ce n’est qu’ainsi que des fintechs pourraient pleinement utiliser leur potentiel et mettre à mal les dinosaures de la finance. De telles affirmations auraient fait rire dans un passé récent. La direction du Fonds monétaire international reprend maintenant cette thèse. La fin des banques est annoncée depuis longtemps. Il est urgent d’en tirer les conséquences réglementaires qui s’imposent.

* Jonathan McMillan est le pseudonyme collectif d’un banquier et d’un économiste qui réfléchissent depuis des années à la numérisation du secteur financier. Ils sont auteurs de «Pourquoi les banques vont disparaître»