L’économie est une science ennuyeuse, y compris pour les économistes. Une des raisons est que nous continuons à utiliser de vieilles méthodes statistiques poussiéreuses pour savoir ce qui se passe. Les nouvelles technologies vont changer tout cela.

La «blessure narcissique» des économistes est que leur domaine n’est pas une science exacte. Il est catalogué tantôt comme une science humaine tantôt comme une science morale. D’ailleurs, le premier livre d’Adam Smith s’appelait Théorie des sentiments moraux, publié en 1759. Il en est resté une impression de savoir inachevé.

De nombreux savants ont pourtant essayé de développer des formules mathématiques sophistiquées pour comprendre l’économie. Le problème est que les informations de base utilisées, elles, ne sont pas sophistiquées. Souvent, elles sont même totalement obsolètes. C’est un peu comme si on construisait des gratte-ciel en béton qui reposeraient sur des îlots flottants et instables. A la moindre vague, tout vacille.

Les technologies au secours de l’économie

Aujourd’hui, les nouvelles technologies redonnent vie à l’économie. La géolocalisation, le traçage ou la mise en ligne des données permettent de suivre immédiatement le comportement des consommateurs et la circulation des produits. On peut enfin prendre le pouls de l’économie, au jour le jour, presque à la minute près.

Par exemple, le rapport de Google sur la mobilité offre une série de statistiques en ligne, par pays, sur ce que font les gens. On y retrouve les changements de fréquentation depuis les épiceries et les pharmacies jusqu’aux transports publics ou le temps passé au bureau.

On y découvre ainsi que les Européens ont réduit leur présence à la maison pour repartir au travail. En conséquence, les embouteillages et l’utilisation des transports publics ont presque triplé depuis le début de l’année. L’activité économique reprend.

Multiples indicateurs

Eurocontrol le montre aussi avec la fréquentation des avions. En avril, elle était de 65% plus bas qu’en 2019, aujourd’hui elle est remontée à 30%. Elle semble même se stabiliser à ce niveau-là. Flightradar24 montre la position exacte des appareils. Grace à cette application, on a pu retrouver Jack Ma, le président d’Alibaba un moment disparu, grâce aux mouvements de son jet privé.

Les consommateurs sont-ils plus confiants? Les sorties au cinéma sont un indicateur intéressant. D’après Box Office Mojo, les chiffres ont presque retrouvé leur niveau d’avant la crise. Bien sûr, le dernier James Bond y est pour quelque chose. Mais on craint moins de se retrouver ensemble dans une salle fermée. C’est bon signe.

Le transport par camion est aussi un bon indice de l’intensité des échanges économiques dans un pays. En Allemagne, ce sont 20,8 milliards de kilomètres qui ont été parcourus durant les six premiers mois de 2021, soit le plus grand nombre depuis 2005. On peut suivre ce chiffre mois par mois. En septembre, le kilométrage s’est pourtant ralenti. Inquiétude pour la reprise?

Enfin, Vesseltracker ou VesselFinder, entre autres, donnent une bonne visualisation de la congestion des voies maritimes. Ces derniers jours, on voit qu’il y avait 58 cargos au large de la Californie en attente de déchargement. Chaque semaine, un nouveau record d’attente est dépassé. Et bien sûr, les prix montent.

Statistiques parlantes et rapides

Toutes ces statistiques, et il y en a beaucoup d’autres, mises en ligne et actualisées immédiatement, offrent une vue passionnante de l’économie. Elles ne remplacent pas les grands agrégats comme l’inflation ou le PIB. Mais elles ont l’avantage d’être parlantes et surtout rapides.

Ainsi, il a fallu attendre le 2 septembre pour que le Seco annonce la croissance du PIB suisse pour le deuxième trimestre 2021, soit deux mois plus tard… Qui peut attendre?

Les nouvelles technologies permettent de «percevoir» l’économie autant que les statistiques conventionnelles permettent de la «mesurer». Il y a effectivement le risque d’ouvrir la porte à des choix sélectifs ou des interprétations tendancieuses. Mais de toute de manière, l’économie est une collection d’opinions. Il faut aussi savoir utiliser son jugement.

L’économie vue en ligne va donc nous permettre de mieux réagir, et surtout plus vite, face aux changements. Désormais pour les économistes, comme pour James Bond, mourir peut attendre…

La précédente chronique: Allons-nous travailler mieux?


* Professeur émérite, IMD et Université de Lausanne.