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Wall Street n’est bientôt plus que l’ombre d’elle-même

Le nombre d’entreprises cotées à la bourse américaine se réduit comme peau de chagrin. Entre 1996 et 2016, il a été réduit de moitié, alors qu’il augmentait de 50% dans les autres marchés développés. L’horizon d’investissement, surtout des petits investisseurs, en pâtit

Oubliez Facebook, Alibaba, Snap et toutes les autres entrées en bourse fracassantes de ces dernières années. Ce sont les arbres qui cachent la forêt. Car en réalité, les «IPO» se font toujours plus rares, le nombre de sociétés en bourse fond et, par conséquent, les opportunités d’investissement aussi.

Entre 1996 et 2016, le nombre d’entreprises présentes à la bourse américaine a été divisé par deux, selon une étude de Credit Suisse, publiée fin mars. Elles étaient 4796 en 1976, puis 7322 en 1996 et plus que 3671 l’an dernier. Le même constat a été fait par l’Université de Chicago Booth quelques mois plus tôt. En parallèle, le phénomène inverse intervenait sur les autres marchés développés, le nombre de sociétés cotées augmentant de 50%. En Suisse, ce chiffre a même encore davantage grimpé. A fin 2016, les actions américaines continuaient néanmoins de dominer le monde: elles représentent 53% de la capitalisation boursière mondiale.

Vagues successives de fusions

L’intérêt faiblissant à devenir une société «publique» n’est pas seul en cause. La principale raison se trouve dans les fusions et acquisitions, qui ont conduit un nombre croissant d’entreprises à retirer leurs actions des mains du public. Or il s’est produit des vagues successives de concentration dans la plupart des industries.

Les deux tendances sont plus liées qu’elles ne le paraissent: «La réglementation a augmenté les coûts d’être en bourse et facilité les fusions significatives», expliquent les auteurs de l’étude de Credit Suisse. En outre, les frais liés au fait d’être une entreprise cotée, l’obligation de communiquer davantage – y compris parfois des données sensibles pour la concurrence –, le risque d’être ciblé par un actionnaire activiste ou d’être plus vulnérable à des pressions politiques ont convaincu nombre de sociétés de rester en mains privées.

Plus vieilles, plus rentables, plus grandes

Conséquence, «les industries sont plus concentrées et une entreprise qui a coté ses actions est en moyenne plus grande, plus vieille, plus rentable et a une plus grande propension à distribuer du cash à ses actionnaires qu’auparavant», surtout des dividendes, poursuivent les experts.

Si le nombre d’entreprises diminue, la capitalisation boursière, elle, a été multipliée par six depuis 1976 pour atteindre 25 303 milliards de dollars. Pendant la même période, le PIB américain triplait, atteignant 18 565 milliards.

Pourtant, ce n’est pas forcément un signe de bonne santé économique, parce que les entrées en bourse permettaient de financer le développement des entreprises. En outre, les «IPO» étaient considérées comme un encouragement à l’entrepreneuriat.

Moins d’actions, plus d’ETF

Or, malgré la ferveur qui règne toujours dans la Silicon Valley, les créations d’entreprises dans tout le pays diminuent. Il y en a eu 670 000 en 2016, soit 42 000 de moins que pendant l’année 2006, alors que la population a augmenté dans le même temps de 20%, selon l’étude.

Tandis que le nombre d’entreprises cotées fondait, un nouveau venu s’est imposé: les ETF. De deux en 1996, ces fonds indiciels cotés sont désormais 658 à reproduire les actions américaines uniquement. L’échange d’options sur les actions s’est aussi multiplié. De 5,4 milliards en 1976, à 104,6 milliards 20 ans plus tard et 316,5 milliards l’an dernier.

Disparition des petits investisseurs

Pendant ce temps, les investisseurs individuels ont été petit à petit marginalisés. Ils représentaient 50% de l’actionnariat des groupes américains en 1976, mais plus que 27,2% en 1996 et 21,5% en 2016. A l’inverse, les institutionnels n’ont cessé de prendre de l’importance.

En parallèle, le private equity (ou capital-investissement) a joué un rôle croissant en multipliant les rachats de sociétés, les sortant de la bourse, les restructurant et sans nécessairement les remettre en bourse ensuite.

Changer d’état d’esprit

«Accepter et investir en fonction de cela exige que les investisseurs changent d’état d’esprit et se concentrent sur ce qui fait le succès d’une entreprise plutôt que d’investir sur la base de tendances dans l’économie», estime Mike McDonald professeur de finance à l’université de Fairfield, dans le Connecticut.

De son côté, le Wall Street Journal, qui a fait une enquête sur le sujet, déplore que certaines des perspectives de placement les plus alléchantes soient devenues hors de portée des Américains «ordinaires». C’est bien le point qui inquiète le plus les experts: les petits investisseurs voient leur passer sous le nez un grand nombre d’opportunités parce que les transactions les plus importantes se font avant l’entrée en bourse, pour un nombre restreint de grands investisseurs, spécialisés dans le capital-risque. Et c’est dans le secteur technologique, là où les perspectives sont les plus intéressantes, que ce phénomène est le plus visible (lire ci-dessous).


Le facteur technologique

La tech américaine représente la quintessence de ce marché boursier qui se transforme. Les entrées en bourse intervenant toujours plus tard dans la vie de la société, voire jamais, les gains ne sont plus partagés de la même manière.

Dans son étude, Credit Suisse prend trois exemples pour illustrer ce changement. Amazon a réalisé son IPO trois ans après sa création, à une capitalisation de 625 millions (à la valeur actuelle du dollar). Les investisseurs qui y ont participé ont remporté 565 fois leur mise. Google est entré en bourse six ans après avoir été fondé à une valorisation de 29 milliards. Les investisseurs ont gagné 20 fois les montants placés.

«Virtuellement impossible»

Enfin, Facebook a fait son entrée sur le marché huit ans après son lancement, à une valeur de 110 milliards, tandis que les investisseurs ont empoché 3,7 fois leur argent. «Il serait virtuellement impossible que les investisseurs de Facebook gagnent autant que ceux d’Amazon ont empoché sur une durée d’un peu plus de vingt ans», explique l’étude, avant de conclure: «Le marché pré-IPO a remplacé le marché des IPO.»

Cité par le Wall Street Journal, Brad Slingerlend, gérant du fonds Janus Global Technology, raconte qu’il doit parfois convaincre des sociétés qu’entrer en bourse comporte des avantages. «Des gens disent que le marché des actions est rempli de monstres effrayants qui vont tuer votre business», raconte-t-il.

De fait, les montants levés hors bourse sont désormais plus importants. Selon Dealogic, 26 entreprises technologiques sont entrées en bourse en 2016, levant 4,3 milliards de dollars. Des sociétés privées ont en parallèle réalisé un total de 809 levées de fonds de niveau avancé, récoltant 19 milliards de dollars, selon les données de Dow Jones Venture Source. Ainsi, le nombre de «licornes», ces start-up atteignant une valorisation d’un milliard de dollars, n’ont jamais été aussi nombreuses. En mars 2017, elles étaient 155. Trois ans plus tôt, elles n’étaient que 54.

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