Des petits locaux des hedge funds aux salles de conférence avec vue des grandes institutions, en passant par les plateaux de travail des maisons de courtage, les financiers de Downtown s'efforcent encore d'afficher la «game face». De faire bonne figure. «Il s'agit d'un nouveau cycle baissier auquel il faudra s'adapter, une sélection naturelle dont bénéficieront les plus forts», assure un gérant de fonds installé sur Park Avenue. «Je serais très surpris s'il fallait plus de deux ans à cette crise pour se dissiper», commente Thomas Cooley, doyen de la prestigieuse école de commerce NYU Stern.

Plus qu'une posture, une façon de penser propre à New York. Le vernis de l'optimisme se craquelle pourtant vite. Michael Santoli est l'un des éditorialistes phare du magazine financier Barron's, installé à deux pas de Ground Zero, théâtre du dernier coup, terrible, asséné à cette ville. «J'étais au parc avec ma fille ce samedi où fût décidé le sort de Lehman Brothers; me reconnaissant, un père de famille s'approche, bientôt rejoint par d'autres, me demandant, paniqué, si «je savais quelque chose», se souvient-il, le regard bleu perdu dans la vue sur l'Hudson River.

Charrettes

Cette fois cependant, le choc est violent. Selon le cabinet de recrutement Challenger, Gray & Christmas, les suppressions d'emplois dans le secteur financier aux Etats-Unis ont atteint 164000 postes depuis début 2007; à New York, les licenciements ont touché plus de 100000 collaborateurs dans les seules activités liées aux hypothèques et aux «subprime»! Au sein des géants de Wall Street, la litanie des «charrettes» est longue: 20000 licenciés chez Citigroup depuis le début de la crise, 11000 chez Bear Stearns, autant chez Wachovia, 5000 chez Merrill Lynch, 4000 chez Morgan Stanley...

La chute de Bear Stearns et Lehman - deux piliers de la ville - ont monopolisé l'attention. Mais la crise balaie depuis l'été les centaines des hedge funds anonymes.

Bain de sang dans les hedge

«Juillet a été terrible, août mauvais, septembre catastrophique», résume le gérant d'un fonds «quants», investissant à l'aide de modèles mathématiques. «C'est un bain de sang» poursuit-il, suivant d'un œil les palpitations du mur d'écrans dominant le bureau qu'il partage avec ses employés.

Les plus importants de ces fonds de placement à risque auraient déjà remercié le tiers de leurs employés. Les plus petits ferment boutique. «Entre 1994 et 2004 entre 7 et 17% des fonds étaient liquidés chaque année, en 2008 on sera bien au-delà», avertit Antoine Bernheim, président de Dome C.M., société de conseil en sélection de fonds. «On n'a jamais vu un tel dégraissage, la seule période qui y ressemble est 1987... et encore, les gains sur la première partie de l'année avaient permis de compenser», se rappelle cet acteur incontournable du secteur, à l'origine du site Hedgefundnews.com.

Non point que les financiers cèdent au fatalisme. Cofondateur de Full Circle Capital, un fonds d'investissements basé à Rye Brook, dans le Connecticut, Robert Blum espère sincèrement que «la rapidité et le volontarisme de la réponse apportée à cette crise, permettront d'en réduire le coût social».

Répercussions sur la ville

Le problème c'est que personne ne perçoit encore d'issue. «Chaque fois que l'on voit de la lumière, on se demande si c'est la fin du tunnel... ou un train arrivant en sens inverse», grince le fondateur de ce fonds «quants», détendu pour avoir trop stressé ces derniers mois. «On n'a encore rien vu, la baisse des bonus et le gros des licenciements à venir vont réellement toucher les modes de vie et l'immobilier, en particulier en banlieue», prévient de son côté Pascal Cellier, directeur général de Soleil Securities, une société de courtage fédérant des analystes travaillant à leur compte.

Tout le monde redoute en effet que la crise ne sorte du huis clos des tours de la finance, pour toucher de plein fouet l'activité de la métropole: taxis, restaurants, commerces. «Jamais New York n'a été aussi dépendant de Wall Street en matière d'emploi ou d'immobilier», rappelle Michael Santoli, rédacteur en chef adjoint de Barron's. Certes, dans Manhattan, les prix de l'immobilier n'ont en rien plongé comme, par exemple, à San Francisco. Mais dans le très chic district des Hamptons, sur Long Island, les maisons de campagne, déjà, peinent à se vendre.