Décidément, le vieil adage «quand Wall Street éternue, l'Europe s'enrhume» a la vie dure. Subissant le contrecoup de la chute de la Bourse de New York mardi, où l'indice Dow Jones a perdu 3,4% – son plus fort recul depuis le début de l'année –, les places européennes – suisse en tête – ont terminé la séance de mercredi en net repli (voir graphique). Le SMI a clôturé en baisse de 2,78%, repassant sous la barre psychologique des 8000 points. La SGS a décroché la palme du titre le moins performant parmi les grandes valeurs, les opérateurs ayant entendu l'avertissement lancé par la société sur ses résultats au cours du premier semestre 1998 (lire ci-dessous).

Pourtant, on aurait pu s'attendre, une fois n'est pas coutume, à ce que les Bourses du Vieux Continent ne trébuchent pas dans le sillage de leur consœur américaine. Alors que la première économie mondiale montre des signes de ralentissement après plus d'une demi-décennie de croissance ininterrompue, l'Europe continentale vient de renouer avec une reprise économique qui devrait s'accélérer l'année prochaine. De plus, les experts ne cessent de répéter que les économies européennes sont mieux protégées de la crise asiatique que l'américaine. Enfin, nombre de secteurs en Europe ont à peine entamé leur restructuration, alors qu'outre-Atlantique, ce processus a déjà eu lieu.

Autant de facteurs qui plaident pour une croissance des bénéfices des sociétés nettement supérieure sur le Vieux Continent qu'aux Etats-Unis. D'ailleurs, il y a à peine quinze jours, le consensus parmi les analystes prévoyait pour l'ensemble de l'année une progression des résultats de 23% en Allemagne, 17% en Espagne, 16% aux Pays-Bas et 12% en France et en Suisse, contre 5,9% seulement aux Etats-Unis.

Pourquoi, dès lors, la déconnection entre Wall Street et les places d'Europe continentale ne s'est-elle pas produite cette fois? «Le fait que les bénéfices aux Etats-Unis aient progressé moins vite que prévu en raison de la crise asiatique nous interpelle, explique Eric Favre, analyste pour les marchés européens à la Banque Edouard Constant. On peut craindre qu'en Europe également, la progression des résultats se révèle décevante».

«Cet élément psychologique a certainement joué un rôle, confirme Pierre-Yves Bacchetta, responsable de la stratégie chez Pictet & Cie. Mais d'un autre côté, les facteurs fondamentaux plus favorables en Europe ont limité les dégâts, relève-t-il. D'habitude, quand New York boit un bouillon, l'Europe fait pire». Signe de la relative sérénité des opérateurs, la mini-correction de mercredi sur les marchés européens ne s'est pas faite dans l'affolement, observent les analystes. «Ce n'est pas le moment de paniquer, assure Jochen Gutbrod, responsable de la recherche chez Lombard Odier & Cie. Les investisseurs le savent et voient dans chaque baisse une opportunité d'achat.»

Un redoutable dilemme

C'est que, même si le doute à propos de l'impact de la crise asiatique sur les bénéfices des sociétés a pu quelque peu secouer les places du Vieux Continent, «il faudrait un nouveau choc – une dévaluation chinoise, par exemple – pour ébranler durablement les Bourses européennes», estime Michel Juvet, directeur de la recherche chez Bordier & Cie. Sans quoi, «il n'y a pas de raisons de réviser à la baisse les perspectives de croissance des bénéfices en Europe. Les marchés européens restent intéressants». Eric Favre préfère être plus prudent: «Si les Bourses ont résisté à une sévère correction, c'est non seulement en raison des données économiques fondamentales qui sont bonnes, mais aussi à cause des énormes liquidités qui cherchent à se placer et qui n'ont guère d'autres alternatives que les actions. Reste que, d'une manière générale, celles-ci se payent très chères», souligne-

t-il.

D'où un redoutable «dilemme», confie l'analyste de la Banque Edouard Constant: faut-il prendre ses bénéfices compte tenu de la surévaluation des marchés, comme le conseillent les partisans de la vieille école? Ou faut-il acheter, comme le préconisent les adeptes de la nouvelle pensée, qui estiment que l'inflation étant définitivement maîtrisée, les bons «fondamentaux» justifient cette surévaluation? «Nous avons préféré couper la poire en deux et choisi d'être neutres sur les actions», indique Eric Favre.

Même si l'Europe séduit toujours, Jochen Gutbrod ne voit pas les marchés européens «progresser de beaucoup»: «La croissance prévue des bénéfices est déjà intégrée dans les cours», remarque-t-il. Cela dit, «certains secteurs tels que la pharma sont encore attrayants». Même approche sectorielle chez Bordier & Cie: «Nous misons sur les branches peu sensibles au cycle américain, tournées vers le marché intérieur, ainsi que sur celles qui sont en pleine restructuration», confie Michel Juvet.

A part les dernières, les autres n'offrent pas un vaste choix de titres à ceux qui n'investissent que dans les grandes sociétés, tant celles-ci se sont diversifiées géographiquement ces dernières années et se trouvent exposées soit à la conjoncture asiatique, soit au cycle américain. Autant dire, comme le fait Eric Favre, que «ceux qui s'occupent de petites valeurs doivent en ce moment se délecter».