Les trois hommes semblent provenir d'un autre monde. Revêtus de grands manteaux brillants entièrement ignifugés, chaussés de bottes recouvertes du même matériau permettant de supporter l'intense chaleur, coiffés de casques à large visière orange antireflet, ils manipulent d'imposants moules dans lesquels est brusquement coulé du métal en fusion. La scène se répète 24 heures sur 24 à Warsaw, village américain de 12 000 habitants, capitale de la prothèse médicale, situé dans un coin perdu de l'Indiana, à plus de 200 kilomètres au sud-est de Chicago.

Les radios locales diffusent du «blue grass» en continu et la population du district a l'embarras du choix entre une quinzaine d'Eglises concurrentes. L'Amérique profonde en quelque sorte. Mais la cathédrale de l'endroit s'appelle Zimmer, numéro trois mondial de l'orthopédie, qui a réalisé des ventes pour 1,37 milliard de dollars en 2002 (1,85 milliard de francs), une marge opérationnelle de 29,2%, et qui détient une part de marché de 14%, le double du suisse Centerpulse, auquel s'intéresse l'entreprise américaine (Le Temps du 25 juin).

Principal contribuable du lieu, propriétaire de nombreux bâtiments, d'une fondation, de centaines de brevets protégeant 40 marques de prothèses et de produits associés totalisant 20 000 pièces différentes, d'une salle d'opération pilote pour chirurgiens en recyclage, et d'un restaurant privé, Zimmer emploie 3600 personnes dans le monde, dont près de 2000 à Warsaw.

La scène dantesque du métal en fusion qui sera finement usiné et poli pour devenir un appareil médical sophistiqué, inséré dans le genou ou la hanche, rappelle que cette haute technologie repose sur la métallurgie. Or, rien ne prédestinait la région rurale de Warsaw à développer ces produits. Ce type d'industrie s'est installé dans la région en 1895 en raison de l'abondance de bois, matériau d'origine des prothèses, et de la présence d'une main-d'œuvre paysanne bon marché. Justin O. Zimmer, descendant d'un paysan immigré allemand, fonde sa propre entreprise en 1927. Il transformera ce secteur industriel en utilisant l'aluminium grâce à un ingénieur allemand, membre de sa famille.

Le mélange des matériaux, afin d'obtenir la meilleure solidité et durabilité possible, constitue l'un des récents succès revendiqués par Zimmer. «Nous avons reçu cette année l'approbation des autorités sanitaires américaines pour une prothèse comprenant un polymère, du titane, du cobalt et du chrome», souligne Cheryl Blanchard, responsable du laboratoire de recherche. Les nouvelles techniques développées visent par exemple à rendre le métal rugueux, par projection laser, pour faciliter la fixation de la prothèse et son recouvrement rapide aux points de jonction de l'os. Des systèmes modulables ont également été conçus pour faciliter une nouvelle intervention chirurgicale. «L'augmentation de l'espérance de vie accroît la possibilité de devoir changer de prothèse au cours de son existence. Nous tablons sur un taux de révision de 10% après quinze ans», constate Dave Weidenbenner, vice-directeur de la division «reconstruction».

Pour convaincre les actionnaires de Centerpulse de l'intérêt d'une fusion des deux entreprises, Ray Elliott, directeur général de Zimmer, avance, outre le prix d'achat supérieur à l'offre de l'anglais Smith & Nephew, la parfaite complémentarité, géographique et des produits. L'effet de l'implantation rurale de Zimmer sur la culture d'entreprise, assez éloignée de la manière caricaturale américaine brutale de faire des affaires, n'est pas non plus oublié. «Vous savez, Zimmer est établie à Warsaw, et non dans une grande ville comme Chicago, où les licenciements passent inaperçus. Ici, nous faisons partie de l'histoire de la localité et savons que si on licencie cinq personnes, tout le monde, comme dans une grande famille, se sentira concerné.» Ray Elliott, décontracté, soigne son image de terrien pragmatique. Fin négociateur, ira-t-il jusqu'à trouver des atomes crochus entre le «blue grass» et la musique folklorique du grand village suisse?