Les tensions sino-américaines débouchent sur un nouveau champ de bataille: la finance. Désormais, Washington exige que les multinationales étrangères présentes à Wall Street fassent superviser leurs comptes par des auditeurs américains pendant au moins trois ans, faute de quoi elles devront se retirer du Nasdaq, la bourse américaine dédiée aux valeurs technologiques, ou de la bourse de New York qui traite les valeurs industrielles. En effet, les sociétés chinoises se sentent clairement au cœur de la cible. «Que vont-elles faire maintenant? s’est demandé le président américain Donald Trump jeudi dernier, au lendemain d’un vote dans ce sens au Sénat. Elles s’en iront à Londres ou ailleurs.»

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Les menaces américaines sur les entreprises chinoises cotées aux Etats-Unis sont dans l’air depuis l’an dernier déjà. Washington est passé à l’acte la semaine dernière en interdisant aux fonds de pension américains d’investir dans les obligations chinoises. Quelques semaines plus tôt, elle avait mis à l’index Luckin Coffee, le géant pékinois coté à New York et qui compte désormais plus de points de vente que Starbucks en Chine, pour fraude comptable. Ce cas, selon les Américains, soulève des questions sur la transparence financière comptable des sociétés chinoises.

Tension généralisée

«Il faut voir la démarche américaine dans un contexte de tension généralisée entre les Etats-Unis et la Chine, analyse Valentin Bissat, économiste à la banque Mirabaud à Genève. Washington agit sur de multiples fronts – commercial, droits de l’homme, sanitaire – le tout sur fond d’élection présidentielle en novembre.» En effet, pas plus tard que vendredi dernier, le Département américain du commerce annonçait avoir ajouté 33 sociétés et institutions chinoises à sa liste noire, les accusant de contribuer à des violations des droits de l’homme, au Xinjiang notamment contre la minorité musulmane. Cette décision, selon Washington, répond également à des préoccupations liées à la sécurité nationale, à des armes de destruction massive et à d’autres activités militaires.

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En matière de guerre commerciale, le président Trump ne relâche pas la pression. L’accord de phase 1 a été signé le 15 janvier et est entré en vigueur le 14 février. «Les Chinois s’étaient engagés à importer pour 200 milliards de dollars supplémentaires de produits et services américains sur deux ans par rapport au niveau de 2017, poursuit Valentin Bissat. Cet objectif a pris beaucoup de retard et semble impossible à réaliser en raison des perturbations causées par la pandémie de Covid-19.»

Epée de Damoclès

La législation approuvée la semaine passée devrait pousser de nombreuses entreprises chinoises cotées à Wall Street à s’introduire dans une deuxième bourse. «Mais déjà à présent, la récession mondiale, la dépréciation du renminbi et les incertitudes liées aux tensions sino-américaines sont telles que les flux de capitaux se sont fortement réduits depuis le début de l’année, que ce soit sur le marché actions ou obligataire chinois», fait remarquer Valentin Bissat.

Les entreprises chinoises, technologiques pour la plupart, se rendent compte de l’épée de Damoclès qui pèse sur leur présence aux Etats-Unis. Le géant chinois Alibaba, qui était entré au Nasdaq en 2014, est, depuis novembre dernier, aussi coté à Hongkong. PetroChina et China Petroleum lui ont emboîté le pas à la fin de l’année dernière.

Les candidats qui se préparent à s’introduire dans une deuxième bourse sont en effet nombreux: notamment NetEase, une société internet chinoise qui exploite un portail de jeux populaire en Chine, Baidu, le moteur de recherche chinois, Trip.com, spécialiste des voyages.

Selon un décompte publié en septembre 2019 par Le Monde, 156 entreprises chinoises sont cotées aux Etats-Unis, dont 11 au moins sont contrôlées majoritairement par l’Etat chinois, pour un total de 1200 milliards de dollars de capitalisation boursière. La plupart des géants technologiques chinois ont choisi, ces dernières années, les marchés américains, notamment le Nasdaq, pour lever des capitaux.