Placer autour d’une même table Russes et Américains devient chaque année un exercice de plus en plus acrobatique. Le Forum économique mondial (WEF) de Davos, qui se tiendra du 22 au 25 janvier prochain, en fait actuellement l’expérience. Soumis aux pressions diplomatiques exercées depuis Moscou et Washington, les organisateurs persistent à affirmer lundi que la délégation russe prendra part au forum annuel de Davos, alors que Moscou hésite toujours à envoyer une délégation de haut niveau. En cause: des conditions vexantes fixées par les organisateurs du forum.

Lire aussi: La désinformation russe plus importante que prévu

Une menace de boycott

Dans la matinée de lundi, le média en ligne TheBell.io, habituellement bien informé, révélait que Davos posait désormais cinq conditions drastiques à la délégation russe pour une participation. Il ne s’agit ni plus ni moins que de placer un «cordon sanitaire» autour de trois hommes d’affaires russes de premier plan (Oleg Deripaska, Viktor Vekselberg et Andrei Kostin). Le trio figure sur la liste des sanctions américaines et est suspecté d’avoir joué un rôle clé dans les interférences russes lors de la campagne présidentielle américaine de 2016. Début novembre, le Financial Times a révélé que les trois hommes avaient été déclarés persona non grata au forum sur demande expresse des Américains. En réponse, les Russes ont menacé de boycotter totalement l’édition 2019.

Lire également: Moscou menace de bouder le Forum de Davos

Selon les conditions officieuses, établies avec le concours de juristes, le trio ne devra entrer d’aucune manière en contact avec des citoyens, des sociétés ou des infrastructures américaines lors de sa présence à Davos. Aucun règlement ne doit transiter par des banques américaines. Ils ne doivent évidemment pas participer à des réunions, des événements ni à des panels du forum où interviennent des Américains. «Les organisateurs du forum n’aideront pas les personnes sanctionnées à organiser des négociations ou des réunions de travail dont ils pourraient éventuellement tirer profit», indique également TheBell.io. Resté injoignable toute la journée de lundi, le service de presse du Forum de Davos n’a pas répondu aux questions du Temps.

Un proche du magnat de l’aluminium Oleg Deripaska, un habitué de Davos, a indiqué à l’agence TASS que le milliardaire ne s’y rendra pas cette année. Viktor Vekselberg, qui s’est vu contraint par les sanctions américaines de réduire ses participations sous la barre des 50% dans les sociétés suisses Oerlikon et Sulzer, n’a pas fait connaître ses intentions. Le patron de la banque d’Etat russe VTB Andrei Kostin non plus.

Lire encore: Au G20, la Chine et les Etats-Unis poussent à une réforme de l'OMC

Une victoire «russe»

En novembre, Dmitri Medvedev menaçait que «personne n’ira à Davos» si des hommes d’affaires russes étaient bannis. Peu après, Vladimir Poutine s’était montré plus libéral, écartant l’idée d’un boycott étendu aux hommes d’affaires russes. «Qu’ils aillent s’ils le désirent», avait déclaré le président russe, qui s’est rendu à Davos pour la dernière fois il y a dix ans.

Le porte-parole du Kremlin a présenté lundi comme une victoire la levée de l’interdiction complète faite en novembre au trio controversé. Mais pas un mot sur les nouvelles conditions ni sur la composition de la délégation russe qui se rendra à Davos. Le niveau de cette délégation sera déterminé par le premier ministre Dmitri Medvedev, et pourrait n’être conduite que par un ministre, voire un fonctionnaire d’un rang encore inférieur. En contrepoint, l’opposant Alexeï Navalny s’est dit sur son compte Twitter «déçu par la lâcheté et la vénalité des organisateurs du Forum de Davos, qui invitent des voleurs puis s’étonnent du flot d’argent sale et des mystérieux empoisonnements dans les capitales européennes».