Xavier Hovasse est gérant d’un fonds émergent particulier, comprenant à la fois des actions (entre 0 et 50%) et des obligations. C’est un fonds flexible, qui gère 784 millions d’euros et qui a pour ambition de bien performer dans toutes les configurations de marché.

– Sur les marchés émergents, comment réaliser une bonne performance avec un fonds actif? Est-ce possible de faire mieux que la gestion indicielle?

Xavier Hovasse: La Chine représente 27% des indices émergents. C’est un pourcentage si élevé que la plupart des gérants actifs y sont moins exposés. Les banques chinoises sont très fortement pondérées dans cet indice, mais elles sont détenues par l’État. Leurs comptes sont opaques. Ces sociétés ne sont pas alignées avec nos critères d’investissement.

Je ne suis pas sûr que la gestion active présentera une performance supérieure à la gestion indicielle si la Chine surperforme les autres pays durant plusieurs années. Nous sortons d’une période au cours de laquelle les actions cycliques, comme les matières premières, se sont fortement appréciées. Si un changement de tendance se produit à leur égard, seuls les gérants les plus flexibles arriveront à surperformer.

– Quelle est donc votre stratégie à l’égard des titres chinois puisqu’ils détiennent la clé?

Seules les gestions flexibles arriveront à s’en sortir parce que la Chine demeurera très volatile. Il est certain que l’économie chinoise le sera puisqu’elle est très endettée et que les entreprises de certaines branches le sont également. Je rappelle que la balance des paiements chinoise est sous pression en raison d’importantes sorties de capitaux. La monnaie est elle-même vulnérable.

Ces prochaines années, la gestion indicielle aura de la peine. Aussi bien l’exposition en actions qu’en devises et en duration, nous devons être flexibles pour bien performer dans tous les cas de figure.

– Est-ce que vous préférez les géants bancaires chinois ou les valeurs internet comme Tencent, Alibaba, Baidu?

Nous détenons en portefeuille des sociétés bien gérées qui génèrent beaucoup de cash-flow, comme Tencent et Baidu.

Pour notre Fonds Carmignac Portfolio Emerging Patrimoine, nous avons mis en place des stratégies dérivées acheteuses de futures sur indices, et ce pour courte durée. Ces instruments contiennent des banques étatiques ou des sociétés russes comme Gazprom. Celles-ci sont de piètre qualité mais capables de surperformer dans certaines conditions de marché comme en 2016.

Toutefois, pour 2017, nous sommes extrêmement positifs sur les actions chinoises.

– Quelles en sont les principales raisons?

L’inflation, très importante dans la détermination de la politique monétaire, est dans sa composante alimentaire artificiellement faible parce que l’État a poussé à la hausse les matières premières agricoles. Le gouvernement chinois a ainsi acheté les récoltes de riz, de maïs et de blé à des prix supérieurs à ceux du marché. Mais il est en train de revenir sur ces subventions. Les prix étant manipulés, la hausse des prix alimentaires chinois sera inférieure à celle des pays industrialisés.

La Chine enregistrera une faible inflation et un indice des prix à la production (IPP) élevé, en raison de la vigueur de l’économie et des matières premières, si bien que les bénéfices des entreprises seront en amélioration. C’est très bon pour les banques. Elles sont pénalisées par l’abondance de leurs créances douteuses et pourront mieux respirer.

Il y aura aussi moins de transactions immobilières en Chine. Comme il y a environ 50% d’acompte lors de l’achat, la réduction des transactions engendrera une hausse de 4 à 5% des revenus disponibles des Chinois en 2017. La consommation discrétionnaire devrait donc bien se porter. L’industrie profite d’un IPP élevé, d’une inflation sous contrôle et une consommation soutenue. Les actions chinoises ne sont pas très chères (multiple inférieure à 10, avec une décote de 15% par rapport aux actions A du marché local chinois).

– Quelles sont vos actions préférées dans la consommation?

Nous incluons les sociétés du secteur internet dans la consommation. Nous avons aussi des sociétés industrielles et des infrastructures, comme Shanghai International Airport, un opérateur qui profitera du tourisme. Au total, notre exposition chinoise est environ en ligne avec l’indice actuellement. C’est rare.

– Les actions émergentes paraissent bon marché par rapport aux pays industrialisés, mais est-ce que la politique protectionniste de Donald Trump et la hausse des taux américains changent la donne?

Pour la hausse de taux, la perception voudrait qu’elle soit négative pour les investisseurs. Nos études montrent que lors des 12 dernières phases de hausses de taux depuis le début des années 1990, à 11 reprises la performance des marchés actions émergentes a été positive et supérieure à la moyenne des marchés développés. La hausse des actions émergentes l’année dernière n’est donc pas si surprenante.

– Quelle est votre explication?

Quand les taux montent aux Etats-Unis, la croissance nominale est forte. La hausse des taux est corrélée à l’inflation qui elle-même est liée aux matières premières. Or on sait bien que des matières premières fortes sont une bénédiction pour les pays émergents. Si les taux montent, la croissance réelle est également bonne, ce qui bénéficie aux économies émergentes très cycliques et très risquées. C’est bon pour Taiwan ou la Corée du Sud ainsi que les pays exportateurs de matières premières.

L’accélération de l’économie américaine voulue par Donald Trump est une bonne nouvelle pour les émergents.

– Est-ce qu’il y a des risques?

Le point le plus compliqué est l’aspect politique. Dans les émergents, la politique est davantage un art que de la science. On se retrouve avec le même problème dans les pays industrialisés, notamment aux Etats-Unis.

– Quelle est votre opinion personnelle?

Les pays les plus à risque sont en premier le Mexique, la Chine et la Corée du Sud, si l’objectif est de rapatrier des emplois aux Etats-Unis. Les pays qui présentent les plus forts excédents commerciaux avec les Etats-Unis sont les plus à risque, soit les trois que je viens de citer.

– Est-ce que le peso mexicain est bon marché?

Le peso s’est fortement déprécié après l’élection de Donald Trump et il vient d’énormément rebondir. Les marchés s’interrogent.

Personnellement, je pense que l’élection de Donald Trump ne sera pas défavorable au Mexique. Il est même de plus en plus probable que cela lui sera favorable.

Les Etats-Unis sont la première économie mondiale et la Chine la deuxième. Tous deux ont des ambitions majeures. Les Chinois ont des pratiques commerciales très douteuses, les Mexicains pas du tout. Les importations en provenance du Mexique vers les Etats-Unis proviennent d’entreprises américaines. Ces dernières utilisent le Mexique comme la Chine le Vietnam. Les grandes entreprises fabriquent dans les régions dont la main d’oeuvre est bon marché des produits qui peuvent être délocalisés. La rupture des relations avec le Mexique serait très mauvaise pour les Etats-Unis.

– Faut-il surpondérer le Mexique?

Depuis le début de l’année, le peso mexicain est la monnaie la plus forte après le rand sud-africain en raison des récentes déclarations de Peter Navarro, conseiller du président Donald Trump, qui tient la Chine responsable de la baisse des emplois manufacturiers et veut les ramener les emplois aux Etats-Unis. Il a dit qu’il voulait que les Etats-Unis et le Mexique deviennent une grande puissance économique. Les Etats-Unis veulent les intégrer pour être plus forts. La renégociation de l’Alena peut conduire non pas à une hausse des tarifs mais à un élargissement aux produits énergétiques. Les Américains essaieront de faire en sorte qu’ils importent moins de pièces importées de Chine.

Nous surpondérons le Mexique tant en actions qu’en obligations. Nous avons renforcé le Mexique après l’élection de Donald Trump, en pesos. Cela a coûté cher jusqu’au 20 janvier, mais cela a été rentable ensuite. Si les Etats-Unis croissent de 3 à 4%, le Mexique en profitera pleinement. Le peso reste légèrement sous-évalué.

– Et l’impact de Donald Trump sur la Chine?

A terme, il n’y aura pas 300 milliards de dollars de déficit américain comme aujourd’hui. Le changement sera progressif, par branches économiques, comme l’acier ou le ciment. Je ne crois pas une seconde à une guerre commerciale. Il y aura des pressions de Trump pour que le renminbi ne s’affaiblisse pas par rapport au dollar. La rencontre entre Trump et Xi dans quelques semaines se traduira par une belle poignée de main et de gros contrats chinois d’achats de produits américains.

– Que pensez-vous du sentiment actuel des investisseurs par rapport aux émergents?

Les marchés américains sont chers, au plus haut historique, si bien que les émergents peuvent réaliser leur deuxième très bonne année de suite. Et cela pourrait se prolonger encore 2-3 ans après quatre années de sous-performance.

Mais la Chine peut changer la donne. Mon opinion sur les émergents, finalement c’est mon opinion sur la Chine. Les investisseurs commencent à comprendre que 2017 sera bonne pour la Chine.

Les réserves de change sont en hausse. Si cela se répète encore deux mois et si la Chine réduit ses contrôles de capitaux, alors il n’y aura plus aucune raison de s’inquiéter sur la devise. Les Chinois pourront même progressivement enlever leurs contrôles.

– Pour l’investisseur, est-ce un marché compréhensible?

Il est compliqué pour un investisseur de comprendre la Chine. Les statistiques sont incompréhensibles. Personne ne sait quelle est la vraie croissance. Les propos des dirigeants sont parfois incohérents. Dès qu’il y a des tensions, les investisseurs préfèrent sortir des émergents.

Nous nous faisons aider par des consultants sur place pour savoir ce qui se passe réellement dans les entreprises et la consommation afin d’avoir notre propre opinion. Les données qui ne peuvent pas être truquées sont celles de la balance des paiements puisque celle-ci est par nature équilibrée. Nous observons une très nette accélération de la croissance économique.

– Pourquoi la Chine est-elle en phase d’accélération?

Les problèmes d’infrastructures se passent très bien. Dans l’histoire, il y a eu des effets d’annonce sans que les projets soient mis en œuvre conformément aux attentes. Aujourd’hui, l’argent est dépensé effectivement et la campagne contre la corruption a obtenu des résultats probants. Les gouverneurs régionaux sont plus jeunes et efficaces.

– Faut-il acheter des actions ou des obligations émergentes?

Nous sommes assez positifs sur les actions, puisque notre exposition est montée à 47% dans notre Fonds diversifié Carmignac Portfolio Emerging Patrimoine, ce qui est presque le maximum possible (50%) avec beaucoup d’actions chinoises.

Dans les obligations, c’est plus compliqué. La duration est proche de 0. Nous traitons le thème de la reflation à travers les actions et les obligations des pays producteurs de matières premières, tels que la Russie, le Brésil, le Mexique, mais nous nous couvrons (short duration) les pays industrialisés, comme l’Allemagne, l’Angleterre ou les Etats-Unis.

– Quelle est votre stratégie en devises?

Nous sommes prudents vis – à vis des devises émergentes et nous avons beaucoup d’euros (40%). La monnaie unique a de bonnes chances d’être forte ces prochains mois. Le risque se situe sur les actions et moins sur les devises et la duration.

– Pourquoi votre place dans le classement des fonds n’est-elle que dans le troisième quart depuis trois ans?

Nous n’avons pas une sous-performance puisqu’il s’agit d’un fonds qui vise une performance absolue et une exposition entre 0 et 50% en actions. Depuis que je suis arrivé il y a deux ans, le Fonds a toujours été positif. Nous avons surtout l’avantage de présenter une volatilité beaucoup plus faible que l’indice. Or le vrai frein pour investir dans les émergents depuis quelques années, c’est la volatilité. Il est très difficile d’allouer des capitaux sur un segment aussi volatile, par exemple en raison de la crise chinoise en 2015, puis de la forte hausse de 2016.

En réalité, Carmignac Portfolio Emerging Patrimoine n’a pas vraiment de concurrents directs. Diversifié et flexible, notre fonds est différent.

– La courbe de performance montre que vous suivez de près l’indice de référence, pourquoi?

La performance est proche, mais j’insiste sur la volatilité. Quand l’indice fait -10% une année puis +15% l’année suivante, nous faisons 0% et +10%, c’est beaucoup mieux. Nous devons gérer le risque.

– Existe-t-il un petit pays qui vous semble très attractif aujourd’hui?

L’Argentine, par exemple. Nous avons deux sociétés argentines dans le fonds, MercadoLibre, une sorte d’Alibaba ou d’Amazon latino-américain. Les deux géants que je viens de citer ne sont pas présents en Amérique latine. Nous avons aussi acheté Banco Macro. Il s’agit d’une banque locale argentine. Cela peut sembler étrange pour Carmignac, en tant que gérant du risque. Or l’économie argentine rencontre de nombreux défis majeurs. Le pays ne compte presque pas de dépôts bancaires et de crédits. C’est pourquoi les banques ont 20 années de croissance devant elles. Les ménages et les entreprises argentin sont les moins endettés du monde.


Profil

1973 : Naissance à Paris, en France.

1999 : Diplômé de l’Ecole Supérieure de Commerce (ESCP Europe), Paris

2004 : CFA

1999-2003: Analyste marchés émergents (BNP Asset Management, Paris)

2003-2008: Gérant de portefeuille – marchés émergents (BNP Asset Management, Paris)

2008 : Gérant de portefeuille (Richelieu Finance, Paris)

2008-2010: Analyste – actions émergentes – Amérique latine, Moyen-Orient & Afrique (Carmignac, Paris)

Depuis janvier 2011: Gérant de portefeuille – actions émergentes (Carmignac, Paris)