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Xavier Sala i Martín à Genève, 28 février 2018.
© David Wagnières

innovation

Xavier Sala i Martín: «Nous devons arrêter de chercher à devenir des robots»

Professeur à Columbia, Xavier Sala i Martín veut rendre confiance dans le libéralisme, l’innovation et les «colibris» de l’histoire. Une «économie en couleur» qui pourrait finir par nous rendre notre humanité, basée ni sur le muscle ni le cerveau mais sur notre capacité à coopérer

Vert fluo? Rose? Zébré? Même les organisateurs de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) se demandait il y a deux semaines de quelle couleur serait le blazer de Xavier Sala i Martín pour sa présentation «L’invasion des robots intelligents: est-ce différent cette fois?» dans l’institut genevois. Le présentateur du programme «l’économie en couleur» de la télévision catalane s’est – de son propre aveu – «fait un nom» grâce à ses tenues excentriques. Et quand ce nom ne revient pas, c’est simplement «el tio de les americanes» («le mec des blazers», en catalan), admet celui qui est, depuis une décennie, professeur à l’Université Columbia.

Prolixe et hyperactif, il partage désormais sa vie entre New York et Manchester, où sa femme a intégré l’équipe médicale du Manchester City de Josep Guardiola. Xavier Sala i Martín est avant tout un libéral enthousiaste. A l’IHEID, le quinquagénaire a livré une leçon d’optimisme et rappelé comment l’expulsion de verriers de Constantinople a débouché des siècles plus tard sur l’une des plus brillantes inventions de l’humanité: le microscope. Ses slides et son avatar étaient assortis à son blazer du jour: mauve.

Le Temps: Pourquoi est-ce que tous les cols blancs s’intéressent désormais aux robots?

Xavier Sala i Martín: La globalisation a toujours eu mauvaise presse. Les populistes de droite critiquent les flux migratoires, ceux de gauche fustigent le commerce international et les multinationales. D’une manière ou d’une autre, les étrangers sont toujours accusés de saboter ce qu’il y avait avant. Mais la technologie avait été épargnée par cette vague réactionnaire…

Vraiment?

Les artisans du XVIIIe siècle jetaient déjà des pierres contre les machines à filer qui leur volaient leur travail. A chaque révolution industrielle, il y a eu des perdants. Et des économistes pour dire que cette fois, c’est différent! Les luddites [du nom des briseurs de machines anglais, ndlr] ont toujours perdu. Mais, pour la première fois de l’histoire, il pourrait y avoir un véritable mouvement anti-innovation. Même Bill Gates voudrait taxer les robots. Une pure folie. Curieusement, il ne s’était pas manifesté pour une taxation des logiciels quand Word a remplacé ma secrétaire.

Les robots progressent plus vite grâce aux avancées de l’intelligence artificielle. Est-ce que cette fois ce n’est tout de même pas différent?

La question est toujours la même: va-t-on créer plus de postes de travail qu’on n’en détruira? L’histoire est marquée par «l’effet colibri», soit le fait que la production de nectar des fleurs a induit une évolution dans la façon de voler de cette espèce. En économie, ça ne manque pas non plus. Les innovations finissent toujours par bénéficier à d’autres secteurs qui ne sont a priori aucunement liés. Qui aurait rêvé au XIXe siècle qu’un secteur dénommé tourisme générerait des milliards d’euros de bénéfices et des millions de postes de travail? Prenez les villages catalans… [Au journaliste] Toi, tu viens d’où?

Sant Feliu de Guíxols.

Dans ce village de la Costa Brava, les maisons du bord de l’eau (celles qui sont d’époque) tournent toutes le dos à la mer. Il fallait s’en protéger. Maintenant, les touristes se les arrachent à prix d’or, grâce à la révolution des transports. Quand on a introduit la voiture, les cochers ont perdu leur emploi mais les distances se sont raccourcies. Avant, il fallait des jours pour rejoindre ce village de la Costa Brava, dans les années 50 les riches s’y rendaient pour un week-end avec leur Seat 600. Les emplois perdus sur les chevaux ont été gagnés dans le tourisme de la côte. C’est l’effet colibri.

On manque donc de recul?

Exactement, aucun oracle ou scientifique ne peut prédire quelle sera la prochaine évolution. Il est très facile de visualiser les aspects négatifs: la dame de l’agence de voyages qui perd son poste de travail à cause des algorithmes de Google. Mais on ne voit pas les nouveaux emplois qui surgiront.

Comment venir en aide aux déclassés de la technologie, si on ne taxe pas les robots?

La solution n’a rien à voir avec la fiscalité, mais avec l’éducation. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les humains étaient peu ou prou des muscles. Personne ne leur demandait de penser mais de porter des choses d’un point A à un point B. On a ensuite remplacé la musculature par des cerveaux. L’école apprend à compter et à résoudre des problèmes. Mais à ce jeu-là, les robots nous battront toujours. Il faut arrêter d’apprendre aux enfants à être des robots. Et mettre l’accent sur la flexibilité, la créativité, l’esprit critique ou la curiosité.

On doit uniquement enseigner ce que ne peuvent pas accomplir les robots?

Oui, certains diagnostics médicaux sont beaucoup plus précis quand ils sont faits par l’intelligence artificielle. Mais un robot ne pourra jamais prendre la main d’une personne atteinte d’un cancer et lui dire: «On va surmonter ça ensemble.» Nous devons arrêter de chercher à devenir des robots. Pour la première fois de l’histoire, nous avons la possibilité d’être des humains.

Il faut donc investir le terrain des émotions?

L’une de ces émotions pourrait être l’empathie, mais il n’y a pas encore de cours d’empathie. L’introspection ou la réflexion n’existent pas non plus comme disciplines scolaires. Ou la conscience du bien et du mal. Le robot ne saurait pas non plus de quoi on lui parle. Si, à l’heure du repas, sa priorité algorithmique est de nourrir le gamin, il passera le chat au micro-onde s’il n’y a rien d’autre à manger.

Les émotions, c’est notre seule valeur ajoutée?

Réfléchissez à la magie du café au lait chaque matin. Le cultivateur, le torréfacteur, le laitier, le transporteur: tous ces gens ont travaillé pour que vous obteniez ce café. La supériorité de l’être humain sur les autres bestioles vient de notre capacité à coopérer et à nous coordonner.

La magie du capitalisme…

Il y a eu plusieurs tentatives d’organiser l’économie autrement. A Moscou, des sages décidaient de la quantité de café qui allait être consommée. Par manque d’information, ils finissaient par produire des millions de tasses alors qu’on manquait de café. L’économie planifiée s’est avérée désastreuse face à l’économie de marché. Mais, pour la première fois de l’histoire, l’intelligence artificielle et la puissance de calcul nous permettront de savoir combien de cafés seront consommés. Google saura avant vous quand vous avez besoin d’un café.

Et c’est l’économie de marché qui serait caduque?

La planification pourrait devenir supérieure à l’économie de marché, et les dictatures supérieures aux démocraties. Ceux qui contrôlent les données et savent prédire vos besoins pourront vous offrir ce qui vous rend heureux. Ce serait un monde terrible pour un libéral comme moi. Et très dangereux. En vous mettant sous les yeux une photo du roi d’Espagne Felipe IV, ils connaîtront vos pensées.

En parlant de ça… Les milieux économiques ont souvent un point commun: ils détestent l’incertitude. Et, pour la plupart, la mise en place de nouvelles frontières. Parmi eux, vous ne passez pas pour un extravagant avec vos opinions indépendantistes?

Ecoutez. Si un extraterrestre s’intéressait aujourd’hui à la manière dont on prend des décisions dans la plupart des pays qu’on appelle démocratie, il faudrait lui répondre qu’on vote pour décider qui commande, qui édicte les normes et comment on dépense notre argent. Si ce même Martien pointait ensuite son doigt sur les lignes qu’on voit sur les cartes du monde, tu devrais lui expliquer: «Non, non, pour ça, on se tape dessus!» Comme êtres humains, on devrait avoir honte.

C’est ce que vous répondez à vos collègues économistes?

Evidemment. Les derniers pays qui se sont créés, le Sud-Soudan, le Kosovo ou le Timor oriental, se sont tous créés sur des guerres. Et ils sont tous à l’ONU aujourd’hui! Pourquoi la frontière entre l’Allemagne et la France est là où elle est? Ou celle des deux Corées? Parce qu’un jour les tanks sont arrivés jusqu’ici. Tout le monde trouve ça normal. Et c’est moi l’extravagant parce que je dis que le peuple doit pouvoir voter?


«La catastrophe économique n’a pas eu lieu en Catalogne»

Le Temps: L’anticapitaliste catalane Anna Gabriel s’est réfugiée en Suisse, le pays de la finance offshore. Le signe que quelque chose ne tourne pas rond en Espagne?

Pourquoi? La Catalogne serait un pays communiste? Il faudrait me poser la même question si elle était restée chez elle. La Suisse est un pays neutre, siège des Nations unies en Europe. Niveau stratégie, ça me semble raisonnable. Je suis sûr qu’elle a aussi été attentive à ce que la capacité d’extradition vers l’Espagne soit limitée. Là-bas, elle aurait fait de la prison préventive, avant même d’avoir pu démontrer qu’elle avait fait quelque chose de répréhensible. C’est ce qu’il se passe en Espagne en ce moment.

Comment va l’économie catalane? La dernière fois qu’on en parlait, 3000 entreprises avaient annoncé leur intention de délocaliser leur siège social…

Finalement, il n’y en a que 300 qui sont parties. Chaque année, il y en a des centaines qui vont et viennent. La différence, c’est que cette année des entreprises ont reçu des appels de la Maison royale, comme Seat qui nous a prévenus de ces manigances. Toutes les multinationales ont refusé de céder à ce chantage. Les entreprises qui sont parties sont celles qui dépendent le plus des commandes de l’Etat, c’est le cas d’un cimentier. Ou de certaines entreprises financières…

Dont certaines étaient emblématiques, comme CaixaBank ou Banco Sabadell!

Oui, mais elles réalisent la majeure partie de leurs affaires en Espagne. Les semaines avant le référendum, elles ont souffert des retraits massifs du reste de l’Espagne. Pour éviter une panique bancaire, elles ont fini par annoncer le transfert… de leur siège social! Aucun employé n’est parti.

Mais ces établissements finiront par payer leurs impôts dans une autre région.

Ils le font déjà, à l’Espagne. L’impôt sur les sociétés est principalement perçu par le gouvernement central. L’impôt sur les revenus (IRPF) et la TVA (IVA) partent à 50% à Madrid puis sont répartis à d’autres régions à travers une formule complexe. Cela ne changera pas tant que ces entreprises maintiendront leurs centres opérationnels en Catalogne. Ou que l’indépendance soit proclamée.

Le référendum n’a, selon vous, provoqué aucun dommage à l’image de la Catalogne?

La croissance du produit intérieur brut catalan est toujours supérieure à celle de l’Espagne dans son ensemble. Les investissements étrangers ont augmenté sur le troisième trimestre, celui du référendum. Le tourisme a effectivement baissé sur la période. Mais il y a aussi eu un attentat en août. Et, après le 1er octobre, le monde entier a vu les images de policiers frappant des grands-mères. Le tourisme a de nouveau battu des records en janvier. La grande catastrophe n’a pas eu lieu.

 


Bio express

1962 Naissance à Cabrera de Mar, non loin de Barcelone.

1990 Doctorat à l’Université Harvard.

2003-2010 Membre de la direction du FC Barcelone. Responsable des affaires économiques sous la présidence de Joan Laporta.

2004 Créateur de l’Indice de compétitivité global du Forum économique mondial (WEF) et conseiller économique de l’organisation depuis 2006. Il se rend fréquemment à Genève.

2008 Professeur d’économie à l’Université Columbia, à New York.

2014 Mariage à New York. Josep Guardiola est son premier témoin.

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