Ouverture

«Xi Jinping a renoncé aux forces du marché»

En décembre 1978, Deng Xiaoping introduisait une ambitieuse réforme de l’économie chinoise, dans le but de l’ouvrir au monde. Qu’en reste-t-il aujourd’hui

La Chine vient de fêter les 40 ans de la politique d’ouverture qui a donné le coup d’envoi à plusieurs décennies de croissance et en a fait l’usine du monde. Force est de constater que les subventions publiques et les entreprises d'Etat continuent de jouer un rôle prépondérant dans l'économie chinoise. Ce qui n'est plus au goût de ses principaux partenaires commerciaux, notamment les Etats-Unis qui ont lancé une offensive pour forcer Pékin à adopter davantage les règles du marché. Entretien avec Damien Ma, cofondateur de la plateforme MarcoPolo au sein de l’Université de Chicago, consacrée à l’économie chinoise.

Le Temps: Pourquoi la politique d’ouverture lancée il y a 40 ans par Deng Xiaoping a-t-elle eu un tel impact sur la Chine?

Damien Ma: Elle comportait plusieurs aspects révolutionnaires. Elle a permis de mettre de côté le corset idéologique qui empêchait jusque-là le pays de se tourner vers le capitalisme. Il faut se remémorer le contexte de l’époque: l’un des débats les plus intenses portait sur le droit pour une entreprise d’engager plus de sept employés. Les opposants y voyaient une trahison des idéaux communistes. Son autre point fort fut de permettre les expérimentations sur le plan local. Les réformes ont en fait débuté dans les campagnes, où les paysans ont eu le droit de se débarrasser des communes agricoles et de se regrouper pour vendre leurs produits sans quotas et au prix du marché.

Et dans les villes, que s’est-il passé?

Les cités chinoises étaient autrefois dominées par quelques grandes entreprises d’Etat qui s’occupaient de loger, nourrir et déterminer le nombre d’enfants que leurs salariés pouvaient avoir. La politique d’ouverture a eu pour effet de réduire drastiquement le pouvoir de ces entités et le nombre de leurs employés. Cela a libéré une vaste cohorte de travailleurs qui ont fondé leurs propres entreprises ou sont partis travailler dans le secteur privé. En parallèle, l’Etat a encouragé les mouvements de populations des campagnes vers les villes, en assouplissant les conditions entourant le hukou, le permis de résidence urbain. Il a aussi créé une poignée de zones économiques spéciales, qui ont servi de laboratoire pour des réformes plus ambitieuses avant qu’elles ne soient étendues au reste du pays. La plus connue d’entre elles, Shenzhen, est devenue la Silicon Valley chinoise.

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Et qu’en est-il aujourd’hui? Les réformes introduites il y a 40 ans continuent-elles de déployer leurs effets?

Le gouvernement de Xi Jinping continue d’affirmer son soutien à cette politique mais dans les faits, il semble avoir renoncé à introduire davantage de forces du marché dans l’économie. Son objectif principal est de renforcer les entreprises chinoises, quitte à restreindre l’accès au marché pour les firmes étrangères. Les conditions structurelles ont aussi évolué. Le pays vieillit et ne possède plus l’immense force de travail excédentaire qu’il avait il y a 40 ans. Cela pousse les salaires à la hausse et ralentit la croissance.

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Le pays a pourtant besoin de réformes. Lesquelles sont les plus importantes?

Le système de sécurité sociale nécessite une importante refonte. Beaucoup de Chinois n’ont pas accès à des services de santé ou d’éducation. Les entreprises étatiques, plombées par les surcapacités, ont elles aussi besoin d’être réformées. Et le système financier a besoin d’attention. Son niveau d’endettement atteint des proportions dangereuses. Plus généralement, la Chine doit poursuivre sa transition vers une économie de la consommation, qui n’est plus fondée seulement sur les exportations.

Xi Jinping est-il prêt à entreprendre ces réformes?

Pour lui, la priorité est de renforcer le secteur public. Il veut des entreprises étatiques fortes, capables de survivre dans un contexte capitaliste, davantage qu’un terreau fertile pour les firmes privées. Dans l’imaginaire qu’il promeut, Mao a libéré la Chine, Deng Xiaoping lui a permis de s’enrichir et Xi Jinping va en faire une puissance globale.

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La Chine a commémoré les 40 ans de cette politique d’ouverture, mais Xi Jinping évite soigneusement de mentionner Deng Xiaoping. Pourquoi cela?

Cette célébration a été éminemment politique. Pour l’heure, Xi Jinping a surtout mis en avant le rôle joué par son père, Xi Zhongxun (qui a occupé une série de postes politiques dans la province du Guangdong, où se trouve Shenzhen, entre 1978 et 1981, ndlr), car cela renforce sa propre image de réformateur.

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