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Il y a dix-huit ans déjà, le choix cornélien des électriciens

Les difficultés de l’hydroélectricité étaient déjà patentes et très discutées, il y a dix-huit ans…

« Le monde des électriciens est plongé dans la plus grande perplexité. En une petite dizaine d’années, leurs scénarios à long terme se sont révélés rigoureusement faux, les plaçant aujourd’hui dans une situation des plus inconfortables. Il ne faisait pas de doute, au début des années 80, que la consommation d’énergie électrique allait connaître une croissance stable de 2% à 3% jusqu’à l’aube du deuxième millénaire. Avec une économie européenne en pleine expansion, on pouvait même penser que les besoins seraient difficiles à satisfaire. La chute du mur de Berlin est venue conforter ces prévisions: l’économie de marché appliquée aux anciens régimes communistes ne manquerait pas de rehausser la demande dans ces pays, demande à laquelle les démocraties occidentales entendaient répondre avec le nucléaire.

Les Suisses n’ont pas réfléchi autrement. Ebranlés par les initiatives anti-nucléaires et ancrés au principe inébranlable d’auto-approvisionnement, les électriciens helvétiques se sont lancés dans de grands projets comme celui de Cleuson-Dixence, achetant au passage des tranches importantes d’énergie nucléaire à Electricité de France.

C’est exactement l’inverse qui s’est produit. La récession a touché de plein fouet les économies occidentales, la reconversion des pays de l’Est s’est soldée par la disparition de ces gigantesques conglomérats étatiques dévoreurs d’énergie, et les flux énergétiques se sont inversés d’Est en Ouest. Résultat: l’Europe occidentale nage dans l’électricité avec des surplus qui se bradent sur le marché au jour le jour (spot) entre 2 et 4 centimes le kilowattheure.

Déficit énergétique

[…] La Suisse n’a pas échappé à cette surcapacité généralisée. En 1993, elle disposait de 34 milliards de kWh en trop, contrats EDF inclus. Pire: selon Rudolf Rechsteiner, parlementaire bâlois et professeur à l’Université de Zurich, en l’an 2000, la production suisse d’électricité avec les améliorations en cours devrait se situer autour des 94 milliards de kWh, soit en gros le double de la consommation actuelle. Or depuis deux ans, celle-ci est en régression: –1,3% en 1993, –0,7% en 1994. Et les prévisions pour les cinq années à venir ne sont guère encourageantes avec une croissance inférieure à 1%.

Pour les entreprises helvétiques productrices de courant, cette situation douloureuse s’est inévitablement traduite dans leurs comptes. Les Forces motrices du Nord-Est de la Suisse SA (NOK), le géant alémanique de la branche, n’a pu dégager un bénéfice opérationnel de 20 millions l’an dernier que grâce à une hausse de 12% de ses tarifs. […] Energie Ouest-Suisse SA (EOS), le plus important producteur et grossiste de Suisse romande, est logé à la même enseigne. En 1993, la compagnie a dû prendre dans les réserves pour dégager un bénéfice. Quant à l’année dernière, c’est grâce à la rétrocession de 435 millions par EDF […] qu’EOS a pu sauver la mise.

Ces erreurs de scénario placent aujourd’hui les électriciens devant un cruel dilemme car de grands projets attendent une décision de leur part. […] Théoriquement, les électriciens suisses s’attendent à être confrontés à un déficit énergétique dès 2015. Avec l’arrêt progressif des centrales nucléaires et les échéances des contrats avec EDF, ils pensent devoir élaborer aujour­d’hui déjà les moyens de pallier ce vide progressif. Mais la construction de gigantesques travaux est-elle la bonne réponse? […] Le différentiel [du prix de l’énergie ­hydroélectrique] va-t-il perdurer? C’est finalement la question que tout le monde se pose »

« L’Europe occidentale nage dans l’électricité avec des surplus qui se bradent sur le marché au jour le jour… »

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