Au cœur de Genève, l’un des plus importants fonds de capital-risque au niveau mondial nous a ouvert ses portes. La société a levé 1 milliard d’euros (1,2 milliard de francs) en l’espace d’une année. Au mois de juin, Index Ventures a clôturé son dernier fonds de 350 millions d’euros (420 millions de francs), dédié aux premières étapes de développement des start-up. Neil Rimer, l’un des associés et fondateurs d’Index Ventures, fait part de sa vision du capital-risque.

Le Temps: Est-il devenu plus facile de lever de l’argent destiné à soutenir des start-up?

Neil Rimer: Notre dernier fonds de 350 millions d’euros a été levé en environ trois mois. Les délais ont été courts car ce sont nos investisseurs traditionnels et de longue date qui nous ont accompagnés. C’est grâce, en partie, aux rendements générés par nos précédents fonds et par la confiance qu’ils nous accordent qu’il a été possible de réaliser cette opération aussi rapidement. Cela n’aurait pas été aussi aisé autrement.

– Quels sont vos rendements?

– Nous ne les communiquons pas au grand public. Nos fonds ont une durée de vie de dix ans généralement, une période permettant potentiellement un retour sur investissement à travers une mise en bourse ou la vente d’une start-up. Un fonds de 350 millions d’euros soutient en moyenne entre 25 à 30 entreprises. Une à deux d’entre elles permettront un retour sur investissement de plus de 20 fois.

– Qui sont vos investisseurs?

– Il s’agit essentiellement de caisses de pension, de fonds de fonds et de fondations caritatives ou d’universités privées, à l’exemple de Yale, Princeton, Harvard ou Stanford. Ces fondations sont d’ailleurs parmi nos premiers investisseurs à avoir fait confiance au capital-risque.

– Votre nouveau tour de table est destiné à financer des start-up dans leurs premières étapes de développement. Qu’en est-il des investissements réalisés en Suisse?

– Index Ventures cible les deux tiers de ses investissements en Europe avec une concentration à Londres, Berlin, Paris, Stockholm et Tel-Aviv, le tiers restant étant consacré à des investissements aux Etats-Unis. Actuellement, nous comptons plusieurs investissements en Suisse, comme par exemple dans la société Molecular Partners à Zurich. Elle développe des protéines capables de reconnaître des micro-organismes étrangers, de les marquer puis de les détruire. Elles peuvent être utilisées en diagnostic ou comme moyen thérapeutique. Nous avons également investi dans HouseTrip, une société issue de l’Ecole hôtelière à Lausanne. Cette société propose des locations de villas et d’appartements de vacances via Internet.

– Ne pensez-vous pas rater certaines opportunités d’investissement en Suisse?

– Nous essayons de ne rater aucun projet d’envergure en Suisse. Le cas échéant, je considérerai cela comme un grand échec. Il y a beaucoup d’innovations émanant des campus universitaires mais peu d’entrepreneurs ayant la volonté de conquérir le monde. Nous recherchons idéalement des start-up capables d’enregistrer un chiffre d’affaires de 100 millions de dollars dans les trois à sept ans. Une difficulté importante en Suisse est qu’il est quasiment impossible de recruter rapidement du personnel lorsqu’une start-up connaît un fort développement. HouseTrip a, par exemple, dû ouvrir un bureau à Londres pour pouvoir passer de 5 à près de 100 personnes en moins de deux ans. Pour attirer des collaborateurs de l’étranger, il faut une masse critique de start-up afin qu’il y ait d’autres options envisageables en cas d’échec.

– Quelles sont les start-up à succès dans lesquelles vous avez investi précédemment?

– Nous avons investi dans une centaine de start-up comme par exemple Skype, qui s’est fait racheter deux ans plus tard par eBay pour 2,6 milliards de dollars, ainsi que MySQL, qui a développé un logiciel de base de données open source revendu à Sun pour plus d’un milliard de dollars, puis repris par Oracle. Aujourd’hui, notre portefeuille comprend d’autres sociétés prometteuses comme Moo, un fournisseur en ligne de cartes de visite et autres articles de papeterie personnalisés, ou Etsy, une place de marché en ligne pour les produits vintage et artisanaux. En général, les start-up que nous soutenons combinent une ou plusieurs innovations technologiques et un business model innovant.

– Index Ventures possède des bureaux à Genève, Londres, San Francisco et Jersey. Pensez-vous maintenir votre siège en Suisse?

– Nous avons créé la société à Genève en 1996 avec mes associés car j’ai grandi ici et j’y vis. L’endroit est idéal pour élever une famille. Aujourd’hui, Index Ventures compte 50 employés et 13 associés. La majorité d’entre eux sont basés à Londres. J’y passe d’ailleurs la moitié de la semaine. Aujourd’hui, Genève n’est pour ainsi dire plus le siège, car notre croissance est plutôt basée à Londres et, depuis l’année passée, à San Francisco. J’aime ma ville et la Suisse, mais la région ne présente pas un intérêt marqué pour le capital-risque. Les conditions-cadres pour les entrepreneurs n’y sont pas très favorables et il y a un certain nombre de barrières administratives, légales et fiscales. Le métier d’entrepreneur est mieux compris et valorisé dans des pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, Israël ou la Finlande. Mais je garde encore l’espoir que la Suisse fera un grand effort pour créer un meilleur écosystème pour ces créateurs de l’innovation.

– Quel message aimeriez-vous transmettre aux autorités helvétiques?

– La Suisse et ses cantons cherchent à attirer des entreprises traditionnelles ou les centres administratifs de grandes sociétés. Même quand elles parviennent à attirer des sociétés technologiques comme eBay, Yahoo! ou Electronic Arts, ce ne sont que des postes administratifs qui sont créés. Seule exception: Google. Mon grand souhait serait que les autorités encouragent la création de postes d’ingénieurs, de designers, de marqueteurs et de managers. C’est ainsi que nous attirerons une masse critique de professionnels capables de créer et de faire grandir les start-up en Suisse.

«J’aime ma ville et la Suisse, mais la région ne présente pas un intérêt marqué pour le capital-risque»