Jeff George, patron d’Alcon, division de Novartis centrée sur l’ophtalmologie

«Il y a encore du travail clinique à faire avec Google pour prouver l’efficacité d’une lentille connectée»

Le groupe américain Alcon, acheté pour 52 milliards de dollars par Novartis à Nestlé sous l’ère de Daniel Vasella, constitue l’une des acquisitions les plus coûteuses de ces dix dernières années dans l’industrie pharmaceutique. Jeff George, qui dirige cette division, l’une des trois du groupe pharmaceutique bâlois remanié après la vente des vaccins et des médicaments vétérinaires, s’exprime sur les enjeux de cette unité spécialisée dans les soins des yeux.

Le Temps: En tant que division particulière de Novartis centrée sur l’ophtalmologie, Alcon est-elle gérée différemment d’un secteur pharmaceutique traditionnel?

Jeff George: Nous travaillons en effet sur un portefeuille de produits très large qui va des instruments chirurgicaux pour traiter la cataracte et certaines maladies de la rétine, aux lentilles de contact et intra-oculaires, en passant par une gamme de médicaments contre le glaucome, l’inflammation oculaire et la sécheresse des yeux. Toutes ces activités, qui ont représenté un chiffre d’affaires de quelque 10,5 milliards de dollars en 2013, se trouvent sous le même toit et s’adressent aux ophtalmologues, aux chirurgiens, ainsi qu’aux opticiens et consommateurs en ce qui concerne, par exemple, les lentilles de contact.

– La manière de conduire les affaires est-elle la même que dans les autres divisions du groupe Novartis?

– Le point commun est la forte concentration sur des objectifs de croissance basés sur l’innovation. L’innovation chez Alcon peut prendre la forme de recherche en laboratoire et d’études cliniques pharmaceutiques traditionnelles, mais elle se développe aussi souvent en arrière-fond des salles d’opération. Cela se fait en discutant avec les chirurgiens et les ophtalmologues des améliorations souhaitées des instruments chirurgicaux ou des équipements médicaux.

– Le cycle des produits n’est-il pas plus court pour les instruments médicaux que dans l’industrie pharmaceutique traditionnelle?

– Effectivement, bien que la durée des brevets, de 20 ans en général, soit la même, la vitesse d’innovation est plus rapide, en particulier pour les instruments chirurgicaux.

– Votre accord avec Google pour la mise au point d’une lentille de contact intelligente, annoncé en juillet dernier, a fait beaucoup de bruit. Où en êtes-vous dans ces recherches?

– L’innovation passe aussi par des paris à plus long terme et à plus haut risque. En cas de succès, le retour sur investissement est bien sûr plus élevé puisque le produit répond à d’importants besoins de santé. Par exemple, plus de 350 millions de personnes souffrent de diabète dans le monde et doivent procéder à de petites prises de sang très fréquentes et assez invasives pour mesurer leur taux de glucose. Le projet de lentille de contact intelligente, munie de capteurs intégrés, d’une antenne et d’une mini-batterie, développé avec Google, vise à déterminer le taux de glucose dans le liquide lacrymal. Ce taux, mesuré chaque seconde, est transmis sur le téléphone portable du patient qui lui signale immédiatement un niveau anormal indiquant qu’il doit prendre son traitement.

– Sur quoi porte l’accord exactement?

– Google (X), la filiale de Google qui a développé les voitures sans conducteur ou les lunettes connectées, cherchait un partenaire pour développer les aspects cliniques et commerciaux de leur lentille intelligente à usage oculaire. Ce qui consiste, comme ils le disent, à décrocher la lune. Le soutien d’Alcon s’étend sur quatre domaines: le développement technique, les aspects cliniques liés à la biocompatibilité de la lentille, la production et la commercialisation.

– Certains scientifiques affirment que le niveau et les caractéristiques du glucose dans le liquide lacrymal ne sont pas les mêmes que dans le sang. Etes-vous malgré tout optimiste quant au succès de cette technologie?

– Je reconnais qu’il y a encore du travail clinique à faire pour prouver l’efficacité de cette lentille intelligente connectée. Mais je crois que nous pouvons résoudre le problème de la corrélation à trouver entre le niveau de glucose dans l’œil et celui dans le sang.

– Quand sont prévus les premiers essais cliniques sur l’homme?

– Je ne peux pas en parler. Nous n’avons pas annoncé publiquement de calendrier, car de nombreux éléments de ce projet sont confidentiels pour des raisons de concurrence. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il ne faudra pas 10 ans pour qu’un tel produit arrive sur le marché, mais il ne sera pas non plus commercialisé l’année prochaine. On parle donc d’un délai de quelques années.

– D’autres programmes sont-ils développés avec Google?

– Le second projet consiste à mettre au point des lentilles de contact adaptables en cas de presbytie. Cette technologie est véritablement le Saint Graal du traitement de cette affection qui touche 1,7 milliard de personnes, en grande majorité des personnes âgées. Par la miniaturisation, nous envisageons d’équiper cette lentille de capteurs qui détermineront les caractéristiques du regard et de la lumière ambiante afin d’adapter immédiatement et constamment la lentille à la vision souhaitée. Le port de lunettes à verres progressifs ou de lentilles ordinaires du même type ne sont pas aujourd’hui des dispositifs entièrement satisfaisants et confortables.

– Quelles sont les conditions financières de l’accord?

– Elles sont confidentielles.

– Avez-vous pu signer le contrat de collaboration avec Google parce que vous étiez le prétendant qui a mis le plus d’argent sur la table?

– Si je suis bien renseigné, Alcon n’a pas présenté l’offre financière la plus généreuse parmi les nombreux partenaires intéressés. Ce qui a joué en notre faveur, c’est surtout les diverses capacités scientifiques, de production et de commercialisation de la société. Elles ont convaincu Google d’avoir de meilleures chances de succès en signant avec nous. Alcon est tout de même numéro un au monde dans la chirurgie de la cataracte, et numéro deux dans le domaine des lentilles de contact.

– S’agit-il d’un accord pharmaceutique classique, avec des paiements échelonnés au fur et à mesure du franchissement de certaines étapes de développement?

– Ce genre de mécanisme est effectivement prévu dans l’accord, mais je préfère ne pas entrer dans les détails.

– Et en cas de commercialisation, les royalties seront-elles partagées à parts égales entre Google et Alcon?

– Je ne peux pas commenter cette suggestion. L’accord a néanmoins été structuré pour aboutir à une situation de gagnant-gagnant pour les deux parties. Ce raisonnement est valable si nous aboutissons à la production et à la mise sur le marché du produit, et pas seulement sous l’angle de la rétribution des étapes de développement.

– Google est une entreprise qui est aussi spécialisée dans la vente et le partage de données. Comment Alcon utilisera-t-elle la grande quantité de données cliniques réunies autour des lentilles intelligentes?

– Alcon et Novartis sont très respectueux de la sphère privée et sont sensibles aux réglementations sur la protection des données personnelles. Les données générées par la collaboration entre Google et Alcon sur les lentilles intelligentes appartiennent en dernier ressort aux médecins et aux patients.

– Que pensez-vous de cette ­tendance à exploiter, voire à commercialiser, de grandes quantités de données de santé, avec l’arrivée sur le marché de sociétés comme Calico, propriété de Google et dirigée par l’ancien patron de Genentech?

– Cette tendance illustre la ­convergence des technologies de l’information et des soins. Elle peut être bénéfique autant pour les patients que pour la société en général. Alcon traite de grandes quantités de données, en les corrélant et en les démultipliant, afin d’améliorer les traitements, tout en respectant la sphère privée des patients.

– Ces deux principes sont-ils vraiment compatibles?

– Oui, mais ces deux objectifs doivent être soigneusement équilibrés.