Franc fort

«Il y a un grave manque de confiance des investisseurs en nos institutions»

Malgré la croissance inattendue de l’économie suisse et le chiffre d’affaires en progression de son groupe, Jean-Pascal Bobst craint une désindustrialisation de la Suisse

Les analystes financiers les avaient sous-estimés: les résultats du groupe Bobst ont dépassé les attentes. Le fabricant de machines d’emballages a présenté mercredi à Mex, lors d’une conférence de presse, son bilan pour l’année 2015. Au même titre que l’économie suisse et alors même que l’industrie des machines a subi de plein fouet l’impact négatif du franc fort, Bobst est lui parvenu à dégager un bénéfice net de 59,2 millions de francs, soit 6 millions de plus qu’en 2014 (ce notamment grâce à un crédit d’impôt). Si sa rentabilité opérationnelle est passée de 81,7 millions en 2014 à 75,4 millions en 2015, ses ventes ont en revanche enregistré une hausse de 2,4%. Pour atteindre un total de 1,331 milliard de chiffre d’affaires. A noter que l’entreprise vaudoise a pratiquement effacé sa dette nette, passée de 17,7 millions de francs en 2014 à moins d’1 million aujourd’hui. Pourtant, pas de quoi se réjouir, selon Jean-Pascal Bobst. Le directeur général de l’entreprise du même nom a fait part au Temps de son inquiétude quant à l’avenir de l’industrie helvétique.

Le Temps: Comment avez-vous vécu l’année 2015, suite à l’abandon du taux plancher?

Jean-Pascal Bobst: Ça a été une année très dure. Mais, compte tenu de la situation économique globale, nous sommes satisfaits et fiers de notre résultat. Bobst est aujourd’hui en situation de résilience. Nous avons su réagir dès l’annonce de la BNS, de manière rapide et efficace, pour tenter d’atténuer l’effet de la dépréciation de l’euro par rapport au franc suisse. Et cela a porté ses fruits, puisque nous avons enregistré en 2015 une hausse de 6% dans nos entrées de commandes par rapport à 2014 (ndlr: ce alors même que Swissmem, l’association faîtière de l’industrie des machines, a annoncé mardi une chute de 13,4% dans les entrées de commandes du secteur à fin décembre 2015). Et ce grâce à un marché solide, qui nous a permis de développer une stratégie de volume efficace.

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– La croissance suisse est en hausse, les exportations également… Finalement, les craintes formulées suite à l’abandon du taux plancher ne sont-elles pas exagérées?

– Absolument pas. Ces chiffres positifs ne doivent pas faire oublier que la Suisse est dans une situation difficile et préoccupante. Je suis personnellement très inquiet. Les sociétés réduisent petit à petit leurs effectifs, certaines délocalisent: actuellement, en Suisse, on ferme. Que ce soit clair, sans ses solides marchés à l’étranger, notamment en Amérique, en Europe de l’Est et en Asie, Bobst devrait réduire sa production dans notre pays. Notre défi est de trouver le bon équilibre entre nos sites de production en Europe, en Suisse, et nos centres de compétences technologiques (notre savoir-faire et expertises). Ce ne sont pas les chiffres actuels ou ceux de l’année prochaine qui m’intéressent, mais ceux de 2017 et des années suivantes, lorsque l’on prendra la mesure des décisions qu’ont dû prendre certaines entreprises pour faire face au franc fort.

– De quoi souffre l’industrie en suisse?

– Nous possédons en Suisse de la créativité et de la connaissance appliquée accumulée depuis des années. Tout aussi important, une bonne intelligence de travail avec une philosophie de paix du travail. Nous avons également des fonds suffisants. Mais il y a aujourd’hui un grave manque de confiance des investisseurs en nos institutions et en la stabilité du pays. Un manque de confiance notamment causé par l’incertitude autour du sort des accords bilatéraux.

– Quelles sont les solutions?

– Nous devons établir une stratégie précise pour tenter de rester compétitif. Je ne veux pas que dans cinq ans le pays ait perdu toute sa production, se soit «désindustrialisé», et se dise: «C’est la vie». Non, il faut réagir dès maintenant. Il faut trouver de nouveaux modes de financements pour l’innovation, sécuriser les accords bilatéraux avec l’Union européenne et mettre en place les conditions-cadres nécessaires pour garantir une sécurité d’investissement pour les actionnaires.

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