«Nous assistons à la naissance d’une nouvelle monnaie de réserve mondiale et nous en sommes la sage-femme.» Vice-directrice de la Hongkong Monetary Authority (HKMA), Julia Leung est aux premières loges pour témoigner de la montée en puissance du yuan, aussi connu sous le nom de renminbi. «Nous sommes le laboratoire désigné par Pékin pour tester son comportement au sein du système monétaire international», explique-t-elle. Les autorités chinoises ne cachent en effet pas leur objectif de l’imposer dans les échanges commerciaux au même titre que le dollar américain et l’euro. La Chine est tout de même le premier exportateur mondial et le deuxième importateur depuis l’an dernier, disent-elles.

Installée au 25e étage de la New Government Offices au milieu de la forêt de gratte-ciel entre Admiralty et Central, non loin du bras de mer qui sépare la Manhattan tropicale de la Chine continentale, la HKMA est non seulement la gardienne de la politique monétaire de ce centre financier bien prospère, mais elle est aussi au cœur de l’internationalisation du yuan. Près de 30% des importations et exportations chinoises sont négociés et financés par les banques installées dans l’île. Aussi, l’essentiel des investissements étrangers directs qui partent à Shenzhen, Guanzhou, Pékin ou Shanghai transite par Hongkong. Grâce à son statut «un pays deux systèmes», l’ancienne colonie britannique conserve sa longue tradition de convertibilité des devises alors que Pékin garde la main sur l’évolution du taux de change de sa monnaie. «La part du yuan dans l’ensemble des dépôts auprès des banques hongkongaises s’élève à près de 10%, ce qui est remarquable», poursuit Julia Leung. Les Hongkongais, qui ont leur propre dollar, ne sont autorisés à convertir que 10% de leurs avoirs en yuan, au maximum.

Les premiers pas de l’internationalisation du yuan ont été faits en avril 2009 lorsque Pékin a donné le feu vert à cinq villes pour l’usage du renminbi dans le commerce avec les pays voisins. «Le résultat a été marginal, poursuit Julia Leung. Une nouvelle impulsion a été donnée en juillet 2010 lorsque cette autorisation a été étendue à vingt villes. Dès lors, nous observons un nombre croissant de transactions réglées en monnaie chinoise. Cette progression est plus rapide que celle du yen dans les années 60-70 lorsque le Japon avait une économie en plein boom.» L’an dernier, selon des chiffres publiés par la People’s Bank of China et Crédit Agricole, près de 8% des échanges internationaux ont été négociés en renminbi. Ceux-ci ont toutefois commencé à fléchir depuis cet été.

Si la montée en puissance de l’économie chinoise ne fait aucun doute, l’internationalisation de sa monnaie prendra encore du temps. Les autorités chinoises refusent de donner un calendrier précis de la convertibilité du yuan. Pour l’heure, la banque centrale fixe un taux de référence et limite la variation quotidienne du taux de change à 0,5%. Mais, en septembre dernier, des rumeurs leur prêtaient l’intention de passer à une convertibilité complète d’ici à 2015.

«Si la Chine veut convaincre les gens à garder des yuans, elle doit autoriser l’émission des instruments libellés en cette monnaie», poursuit-elle. En 2010 pour la première fois, McDonald, Caterpillar et la Banque asiatique de développement ont levé des fonds avec succès contre des obligations baptisées «Dim Sum Bonds». Auparavant, ce privilège était réservé à l’Etat et aux banques publiques. Pas plus tard que cette semaine, JP Morgan, dans le cadre d’un programme spécial, a obtenu l’autorisation de la ville de Pékin pour lancer un fonds en monnaie locale pour un montant d’un milliard de yuans. Selon le Financial Times du 28 novembre, d’autres villes dont Shanghai, Chongqing et Tianjin, devraient suivre. A Hongkong même, plusieurs banques et institutions financières dont HSBC, Bank of China, Deutsche Bank, Goldman Sachs, Citigroup, ont émis des obligations dont une partie était libellée en yuan.

«Toutes les conditions sont réunies pour internationaliser le yuan», affirme Charles Ng, directeur de Hongkong Invest, organisation étatique chargée d’attirer des capitaux étrangers sur l’île. L’économie chinoise connaît la même évolution qui a permis aux Etats-Unis, à l’Europe et au Japon d’utiliser leur monnaie dans les échanges internationaux.» Selon lui, ces conditions sont la taille de l’économie, la part du pays dans les échanges internationaux et la stabilité du taux de change de leur monnaie. Seul inconvénient: le yuan n’est pas accepté dans tous les pays. Mais selon Charles Ng, au fur et à mesure que la Chine augmente ses relations commerciales aux quatre coins du monde, les entreprises auront tout à gagner à négocier les prix dans une monnaie moins volatile que le dollar ou l’euro. Il souligne aussi le rôle de Hongkong où la convertibilité ne pose pas le moindre problème.

Le grand avocat de l’internationalisation du yuan n’est autre que Zhou Xiaochuan, gouverneur de la Banque centrale chinoise. Dans sa vision nationaliste, il estime que la Chine, une grande puissance économique, doit aussi pouvoir utiliser le yuan dans les échanges et comme monnaie de réserve. Il souhaite encore que son pays dépende moins du dollar très volatil tant dans le commerce que dans sa réserve de devises.