Une vidéo l’annonçait depuis plusieurs jours déjà sur Dailymotion: à l’enseigne de «Cette crise est une chance», le quotidien français Libération confie ce jeudi les clés de la maison à Muhammad Yunus, le pape du microcrédit déjà pacifiquement nobélisé, avec des images in vivo de la journée de mercredi. L’économiste et entrepreneur bangladais, connu pour avoir fondé la première institution de microcrédit, la Grameen Bank, et surnommé le «banquier des pauvres», donne son point de vue sur la situation économique dans une longue interview accordée au quotidien, revient sur le succès du microcrédit, commente l’actualité et étudie, avec la rédaction, la possibilité de chemins alternatifs pour combattre la crise.

«Je ne crois pas que les banquiers aient appris quoi que ce soit» de la crise, a d’ailleurs jugé Muhammad Yunus, hier, en ouverture du Salon des entrepreneurs, à Paris, écrivent Les Echos. Mais à la Grameen Bank, «nous ne sommes ni touchés ni liés à la crise. Nous avons été «résilients» parce que nous sommes très proches de l’économie réelle», a-t-il expliqué. Autrement dit, il n’y a pas de risques hébergés on ne sait où ni de produits sophistiqués: les succursales prêtent seulement dans leur zone géographique.»

«Si les entreprises veulent m’utiliser, qu’elles n’hésitent pas. C’est pour une bonne cause», a -t-il aussi lancé dans le même contexte, relève Le Figaro. «Qui aurait imaginé, il y a quelques années, une plénière d’ouverture au Salon des entrepreneurs avec Muhammad Yunus, l’inventeur du social business, en guest star?» se demande L’Express, tout en reconnaissant qu’avec un «thème plein de bons sentiments: «nouveau capitalisme, nouvelle génération d’entrepreneurs», «l’homme et le sujet ont pourtant fait salle comble […], attirant quatre mille personnes!»

Car Mohammad Yunus, on le sait, la star des béats, fait aussi l’objet de vives critiques. La planète microfinance était montée en ébullition le printemps dernier, lorsqu’un reportage de l’émission Envoyé spécial sur France 2, «Le banquier des pauvres», s’était mis en tête de bouleverser les clichés selon lesquelles la microfinance faisait éclore des millions de petits entrepreneurs. Une réponse à la pauvreté? Tourné en Inde et au Bangladesh, ce film montrait que des clients sombraient dans un endettement en spirale et que des prêts étaient en réalité utilisés pour financer des actes de consommation, voire pour couvrir des frais matrimoniaux!

Alors évidemment, ce Libé-là n’est pas fait pour enfoncer encore un peu plus le microcrédit, car «Muhammad Yunus ne veut pas sauver le monde. Il n’en a jamais eu la prétention. Depuis plus de trente ans, le Bangladais creuse son sillon avec obstination», écrit le quotidien dans son éditorial, pour promouvoir le récit de ces «histoires d’hommes et de femmes qui n’avaient plus foi en grand-chose et qui, soudain, à la faveur de quelques milliers d’euros, de dollars ou de takas [la monnaie du Bangladesh], sont redevenus les acteurs de leur propre destin».

Encore de la com’ pour nous faire croire que le microcrédit peut nous sauver de tout? penseront, sceptiques, les tenants du libéralisme traditionnel. Ce à quoi Yunus répond, dans une longue interview qui ouvre ce numéro spécial: «Le microcrédit devrait faire partie des droits de l’homme» dans ce monde actuel où «la crise n’est pas un échec du marché, mais des institutions et des hommes qui, de super-avides, se sont voulus encore super-cupides. Quant aux gouvernements, je leur dis simplement: «Pourquoi ne faites-vous pas du business social [comme chez Grameen Danone Foods]? L’aide sociale seule n’est pas une solution. Elle prive les gens de leur dignité. Il faut leur donner l’occasion de sortir d’un système d’assistés…» Plus à droite, plus libéral, tu meurs, dans le fond… Oui, mais «on n’a pas le droit d’abandonner les gens».

Et le plaidoyer pour une refonte du système, pour des actions concrètes aptes à diminuer drastiquement les populations en dessous du seuil de pauvreté, d’occuper six pleines pages de Libé. C’est pour valoriser cette démarche qu’a été lancé le premier Mouvement des entrepreneurs sociaux cette semaine, dans le cadre du salon parisien. Mouvement qui rassemble pour l’instant une centaine d’associations ou coopératives actives dans le commerce équitable, l’agriculture biologique, la réinsertion sociale, l’environnement ou encore l’encadrement des enfants, et espère en fédérer 300 à 400 d’ici quelques mois.

Le «banquier des pauvres» intervient ensuite tout au long de cette édition avec de mini-éditoriaux commentant l’actualité du jour. C’est au bout du compte assez roboratif. Et dans la logique de ce message final, en page «Ecrans & Médias»: «Quand on devient Prix Nobel, les médias s’intéressent à vous, on vous réclame une interview, on veut prendre votre photo. Et c’est tant mieux. J’en profite un maximum car je veux donner le plus de publicité possible à la cause de l’économie solidaire et du microcrédit.» On ne saurait être plus clair…