La nuit, Zahangir Alam conduit les Zurichois à bon port. La journée, ce chauffeur professionnel planche sur son app, YourTaxi. S’il n’a pas vraiment l’air épuisé, c’est peut-être l’excitation, parce que, désormais, «elle fonctionne» et depuis quelques jours elle cartonne, même s’il y a encore quelques petits réglages à améliorer. Il tourne l’écran de son ordinateur pour prouver ses dires: en une semaine, les téléchargements ont augmenté de plus de 1000%, montre-t-il, satisfait devant le dernier résumé des statistiques de l’App Store d’Apple.

Lire aussi: Les taxis les plus chers du monde sont à Genève et à Zurich

Cet ancien réfugié bangladais, arrivé à l’âge de 21 ans en Suisse en 2001, désormais naturalisé, travaille sur ce projet depuis l’été dernier. Discrètement, dans un premier temps, parce qu’il a fallu tester l’app pour s’assurer du fonctionnement fluide. Et désormais, les clients, mais aussi les chauffeurs affluent. Il en compte déjà plus d’une centaine, tous professionnels, qui sillonnent les rues de la plus grande ville de Suisse.

La maire de Zurich en renfort

Suffisamment, en tous les cas, pour que l’entrepreneur de 39 ans installé à Zurich commence à envisager l’expansion de son service. Direction Bâle et Lausanne dans les trois prochains mois. Mais pour cela, il cherche un investisseur. L’intérêt existe, mais certains doutent encore un peu que défier Uber et ses milliards de dollars soit possible. Il en faut pourtant plus pour ébranler la détermination de Zahangir Alam, d’autant qu’il a déjà un soutien public de taille: Corine Mauch, la maire de Zurich, utilise son service, paraît-il. Une photo en sa compagnie orne le bureau de l’entrepreneur.

D’ailleurs, la volonté de fer, c’est un peu sa marque de fabrique. Arrivé en Suisse un peu par hasard – «le destin», assure-t-il –, le Bangladais d’origine l’admet ouvertement: rien n’a été facile. «Je ne pouvais d’abord pas travailler, puis quand j’en ai eu l’autorisation, personne ne voulait m’engager.» Il réside alors en Thurgovie et s’il obtient finalement un job, c’est presque à l’usure: «J’ai vu une annonce: un restaurant cherchait un plongeur. Le responsable n’a pas voulu me prendre. Alors j’y suis retourné plusieurs fois», explique-t-il dans un allemand impeccable, occasionnellement mâtiné de formulations zurichoises. Et le gérant finit par l’accepter. Pour son plus grand bonheur: six mois plus tard, forcé de constater son efficacité, il le nomme aide-cuisinier, puis cuisinier, de cette pizzeria thurgovienne.

Envie d’apprendre insatiable

«J’ai toujours voulu apprendre, alors en même temps, j’ai fait des cours de langues. Puis d’informatique. Je n’avais pas l’intention de devenir chauffeur, mais j’ai quand même voulu savoir conduire, donc j’ai passé mon permis», explique celui qui est retourné cinq ans plus tard au Bangladesh pour se marier et a tenté de convaincre le reste de sa famille de le rejoindre, sans succès.

Sa femme, d’ailleurs, n’est pas là lors de notre visite, mais a été embarquée dans l’entreprise, ainsi qu’une poignée d’indépendants et une équipe de développeurs à l’étranger. L’entrepreneur préfère taire le nom du pays où ils officient, mais précise qu’il a cherché une société en Suisse pour l’aider à créer l’application. Mais elle aurait eu un coût «au moins cinq fois plus élevé», avance-t-il.

J’ai toujours voulu apprendre. J’ai fait des cours de langues, puis d’informatique. Je n’avais pas l’intention de devenir chauffeur, mais j’ai quand même voulu savoir conduire, donc j’ai passé mon permis

Avec son application, Zahangir Alam a surtout voulu rendre quelque chose à la Suisse, ce pays qui l’a accueilli et lui a donné sa chance. «Quelles sont les alternatives à Uber ici, dites-moi? Vous les connaissez?» demande-t-il avant de répondre lui-même: «Parce qu’il n’y en a pas. Et pourquoi? Parce que nous n’avons pas les capacités de le faire?» interroge-t-il encore, avant de citer la longue liste de pays où la start-up californienne affronte des rivaux, parfois encore plus populaires: Chine, Etats-Unis, Inde, Turquie, Royaume-Uni, Grèce, etc.

Alternative équitable

Surtout, il ne s’agit pas simplement de faire concurrence à Uber, mais de proposer une alternative «équitable» et imposable en Suisse. Notamment pour que les chauffeurs puissent gagner leur vie. «Je ne prends que 10% de commission contre 25% pour Uber, explique celui qui a aussi officié comme conducteur auprès du géant américain et des taxis traditionnels zurichois de Taxizentrale. Son application laisse également la possibilité de donner un pourboire, tout en restant moins cher que l’offre traditionnelle. Fixes, déterminés au moment de la commande du véhicule, les prix dépendent de la formule choisie: «budget», «business» et «comfort». Surtout, tient-il à souligner: pas de hausse de tarif subite en raison d’une forte demande.

Zahangir Alam a des airs de David, coincé entre Goliath, Uber, d’un côté, et de l’autre, une partie de sa profession bien décidée à lutter contre toute forme de changement. Lui n’en veut pas pour autant à ses anciens collègues. Au contraire, il est allé leur présenter son travail, sans obtenir l’enthousiasme espéré. Leur scepticisme, parfois leur hostilité voilée, ne suffiront cependant pas face à sa détermination.


Bio express:

1978: Naissance au Bangladesh

2001: Arrivée en Suisse comme réfugié

2014: Création de YourTaxi