Finance

A Zoug, la ruée vers l’or du XXI siècle

La ville s’est positionnée comme le centre mondial du développement des cryptomonnaies, à la grande satisfaction des autorités locales. Aux projets innovants se mêlent désormais des initiatives plus douteuses débouchant sur des levées de fonds spectaculaires

C’est un déluge d’une rare intensité qui s’abat sur les rues de Zoug, ce jeudi matin. Un tracteur traverse la ville et manque de nous arroser au passage. La vieille ville est quasi vide. Seul un touriste tente malgré la pluie d’immortaliser la fontaine historique qui jouxte la mairie dans cette atmosphère d’automne précoce.

Les signes de la transformation de la ville en «Crypto Valley» ne sautent pas aux yeux du nouveau venu, c’est le moins que l’on puisse dire. A l’exception d’un discret autocollant – Bitcoin accepted here – sur la porte d’entrée du Stadthaus, ils restent même pour la plupart invisibles dans cette bourgade tranquille de 30 000 habitants, qui borde un lac.

Lire aussi notre éditorial: Zoug dans le Far West numérique?

Première mondiale

Et pourtant. La région n’est tranquille qu’en apparence. La révolution numérique se produit dans d’autres canaux. En septembre, la ville offrira à ses habitants une identité numérique basée sur la blockchain. Une première mondiale. Une innovation rendue possible par la présence grandissante de start-up et de projets liés aux monnaies virtuelles, comme le bitcoin et son rival, fondé justement à Zoug, l’ether.

Rencontré dans la bâtisse qui abrite les locaux de l’administration communale, Dolfi Müller, président de la ville, déplie une carte de la «Crypto Valley» – terme quasi labellisé depuis 2014 –, qui s’étend sur une trentaine de kilomètres de Zoug à Zurich. C’est ici que se sont installées quelques dizaines de start-up travaillant sur les monnaies virtuelles et la blockchain, cette technologie prometteuse qui enregistre des transactions de façon décentralisée. L’élu socialiste s’extasie: «Cette évolution est très importante pour Zoug, parce qu’elle amène beaucoup d’innovation, des places de travail intéressantes et contribue à la renommée de la région.»

«Nous devons montrer notre ouverture»

La ville joue d’ailleurs un rôle «secondaire» dans ces développements, mais qui permet de «renforcer la confiance dans ces innovations», explique Dolfi Müller. Une façon de le faire: rendre possibles les paiements en bitcoins à l’administration pour des transactions de moins de 200 francs. «Nous devons montrer notre ouverture.» Il y a peu, le responsable du projet admettait que le nombre de transactions restait faible et était en grande partie le fait de journalistes, désireux de tester le modèle. Cela ne l’empêchait pas d’afficher une certaine satisfaction.

Nouveau phénomène

Outre l’ether, devenu un succès mondial, Zoug a vu d’autres initiatives résonner dans le cryptomonde, et plus aucun adepte des monnaies virtuelles n’ignore l’existence de cette ville. Qui a acquis une renommée pour un autre phénomène: les «ICO» (pour «initial coin offering»), des levées de fonds permettant aux start-up de récolter de l’argent en échange de jetons donnant droit à ses produits, en voie de développement. Echangeables, ils peuvent également gagner de la valeur avec le succès de la start-up émettrice. La création de l’ether, en 2014, est la première de ces ICO. Zoug a son infrastructure, ses autorités bienveillantes, ses impôts bas et sa réglementation libérale, mais aussi son cabinet d’avocats, MME, spécialisé dans ces levées de fonds.

Lire aussi: L’avocat qui «traduit» la nouvelle finance pour les banquiers traditionnels

Depuis le début de l’année, ce phénomène a pris de l’ampleur. Récoltant au total l’équivalent de 1,3 milliard de dollars autour du globe, elles commencent à inquiéter. L’un des fondateurs de l’ether, Charles Hoskinson, craint que ces levées de fonds soient «une bombe à retardement», parce que les gens sont aveuglés par l’argent facile et rapide.

Et Zoug est au cœur de cette ruée vers l’or du XXIe siècle. En juillet, une ICO a battu tous les records. Tezos, une start-up basée en Californie, travaille sur une monnaie et une blockchain vendue comme étant meilleure que celle du bitcoin et de l’ether. La société a créé une fondation à Zoug quelques semaines avant de lancer sa levée de fonds, qui lui a permis de récolter 232 millions de dollars. Dans quel but? Dans son livre blanc, Tezos, fondé par un couple franco-américain, disait avoir besoin de 20 millions de dollars, notamment pour couvrir les frais de la fondation, payer les développeurs et racheter son entreprise au couple. Quant aux plus de 200 millions restants, la société est muette. Sur les activités effectives en Suisse aussi.

Quinze millions levés en trente minutes

Ce n’est pas la seule à avoir séduit les investisseurs. Bancor, d’origine israélienne, a obtenu 147 millions le mois précédent à travers la Bprotocol Foundation, enregistrée à Zoug. Peu avant, la société Bitaccess avait passé au crible une quarantaine de projets dans le monde, dont une quinzaine avait vu le jour en Suisse, levant 168 millions de dollars. Un exemple: en avril, la zougoise Cosmos avait récolté l’équivalent de 15 millions de francs en trente minutes.

Début août, le gendarme boursier américain, la SEC, a émis un avertissement concernant les ICO. En Suisse, l’autorité des marchés financiers surveille aussi ces évolutions, comme celles liées aux nouvelles technologies en général, et souligne qu’il n’y a pas de réglementation spécifique aux ICO. La question principale est de savoir si les jetons correspondent à des actifs financiers. C’est aux initiateurs du financement de faire les démarches pour obtenir une autorisation, explique un porte-parole de la Finma. Cette dernière demande des clarifications si elle suspecte qu’une activité a été menée sans l’autorisation nécessaire. Dans le cas de Tezos et de ses 232 millions, la société ne dispose pas d’autorisation de la Finma, précise son porte-parole, qui rappelle que les licences sont attribuées au cas par cas, en fonction des activités en Suisse. L’autorité ne donne jamais d’informations sur des clarifications qui seraient en cours.

Lire aussi: Les ICO vont être davantage encadrées

Les impôts faibles? «Un cliché!»

A Zoug, les autorités voient le phénomène d’un bon œil. «Toutes les ICO réalisées ici le sont pour des projets sérieux», avance Dolfi Müller, qui souligne que ce mécanisme permet de financer de nouveaux projets et obtient un certain succès. Le fait d’utiliser des fondations pour cela le gêne-t-il? «Il existe des fondations à but commercial, ce n’est pas nouveau.» Il ne s’inquiète pas vraiment non plus qu’on utilise un environnement souple en termes de régulation et d’impôts. «Les entreprises ne viennent pas pour cela. C’est un cliché! Elles viennent pour l’infrastructure, l’environnement, l’ouverture à l’innovation, la proximité avec Zurich et la position centrale en Europe.»

Le président de Zoug admet que les ICO sont risquées, que les start-up – c’est leur lot – ne vont pas toutes survivre. Mais ne s’offusque pas que leurs projets soient parfois incompréhensibles pour le commun des mortels. «Moi, je ne sais pas comment ça fonctionne, dit-il en brandissant son iPhone. Et alors?»

Dossier
De la blockchain aux monnaies virtuelles

Publicité