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«Les bitcoins sont acceptés ici», indique un sticker apposé à l'entrée de l'administration communale de la ville de Zoug. 
© ARND WIEGMANN

Fintech

Zoug s'impose comme centre de l'innovation financière

Première ville au monde dont les autorités acceptent les paiements dans la monnaie virtuelle bitcoin, la cité de Suisse centrale est parvenue à se placer sur la carte de la cryptofinance. La Ville se propose de créer un environnement propice à la technologie blockchain et au bitcoin. Les start-up affluent

A peine est-on sorti de la gare que les instituts bancaires traditionnels abondent: la banque cantonale, la Banque Coop, Credit Suisse, UBS. La rue principale de Zoug se distingue peu de celles de Genève ou de Zurich. La ville de Suisse centrale est aujourd’hui au cœur de l’actualité. Mais elle ne l’est pas à cause des acteurs bancaires traditionnels, ni de son glorieux passé industriel. Zoug est maintenant synonyme de bitcoin et de cryptofinance et abrite en effet la «Crypto Valley».

Ville de taille très moyenne, avec ses 29 000 habitants de 123 nationalités, Zoug réussit comme peu d’autres cités à attirer les entreprises. Le nombre d’emplois y est supérieur de 20% à celui des habitants. La fiscalité modérée a joué un rôle majeur auprès des financiers et des négociants de matières premières. Mais si le New York Times, CNN, Forbes, Stern, Fortune ont récemment fait le déplacement à Zoug, c’est en vertu d’une initiative étatique. Zoug est le premier endroit au monde à accepter que ses services publics soient payés en bitcoins, la monnaie numérique basée sur la technologie dite des chaînes de blocs («blockchain»).

Au contrôle de l’habitant, un immeuble du XVIIe siècle, le citoyen peut payer ses transactions en cryptomonnaie ou en francs. Le Conseil municipal a pris cette décision lors de sa séance du 2 mai.

Paiement en quelques secondes 

Techniquement, l’exercice ressemble très fortement à un paiement à l’aide de Twint dans un magasin. Le citoyen entre dans un petit hall, s’adresse à un guichet d’information ou entre directement à l’Office de l’habitant. Pour le paiement des frais liés à un changement d’adresse, une authentification ou un autre service standard, il suffit aux Zougois d’avoir un compte en bitcoins et un smartphone.

L’exercice prend quelques secondes. L’employée communale dispose d’une tablette et vous indique la marche à suivre. Un jeu d’enfant. Le montant dû en francs est immédiatement traduit en bitcoins. La Ville évite ainsi de supporter un risque de change. De toute manière, le risque est minime. Le montant maximum est limité à 200 francs. «Je craignais que seulement une personne n’en fasse l’usage la première année. Heureusement, le nombre est déjà de sept en deux mois. Je suis surpris par ce succès», révèle Martin Würmli, chancelier de la ville.

En Suède, le registre foncier est stocké via la blockchain

«L’acceptation du bitcoin comme moyen de paiement nous a permis, d’une part, d’acquérir de l’expérience avec une monnaie virtuelle et, d’autre part, de donner un signal positif aux entreprises fintech implantées à Zoug», nous explique Martin Würmli. Non seulement les médias étrangers ont afflué, mais, surtout, deux entreprises ont expressément déclaré qu’elles s’implantaient dans cette ville à la suite de cette annonce, ajoute-t-il. «Davantage que le bitcoin, c’est la technologie de la blockchain qui nous a intéressés. En Suède, le registre foncier est stocké à l’aide de la blockchain. En Estonie, le contrôle de l’habitant s’appuie aussi sur cette technologie», note Martin Würmli.

La ville de Zoug a pris cette initiative, sans en demander l’autorisation à Berne. «Nous l’avons mis en œuvre après avoir analysé la situation juridique. Nous l’acceptons comme une monnaie étrangère. Dans ce sens, il n’y a pas de problème», nous confie le chancelier. Le coût de l’investissement est extrêmement modeste. Il se limite à la formation du personnel, à l’achat de deux tablettes et aux travaux de préparation. La démarche a toutefois été combattue par une interpellation d’un élu UDC, le 4 mai dernier. Sans effet.

Dix jours pour créer une start-up

Les autorités de la ville, un UDC, un PDC, un PLR, un chrétien-social, le maire socialiste et le chancelier sont convaincus que l’innovation façonnera la ville et qu’il faut jouer un rôle proactif et améliorer les conditions-cadres. Le Conseil municipal s’est réuni le 16 mars dernier lors d’une journée de retraite pour imaginer les futures lignes directrices de la ville. La seule condition était de ne pas perdre de vue l’ADN de Zoug: sa simplicité, sa tradition de modestie, sa culture de l’action, son rôle de précurseur, sa diversité et son ouverture. Il en est résulté un rapport offrant quelques idées plus ou moins originales, comme un système permettant la création d’une start-up en dix jours, un centre-ville uniquement ouvert au vélo, un système de tarification routière, un forum pour les métropoles, et un «cluster» de la fintech.

Si le Conseil municipal prépare l’avenir et signale son soutien aux entreprises fintech, il n’est pas question de faire de la promotion économique. La Ville soigne ses contacts avec les entreprises et se considère comme un partenaire. Ce rôle de «facilitateur» devrait se poursuivre par exemple dans la recherche d’une solution de «coworking». En effet, Zoug ne dispose pas encore d’espaces de travail partagés. La Ville cherche aussi à faciliter l’ouverture d’un compte en banque pour les sociétés actives dans les cryptomonnaies.

La Crypto Valley est un terme créé à Zoug par le fondateur de Monetas, le Sud-Africain Johann Gevers. Le jour de la fondation est précis: le 18 février 2014, lors d’une réunion avec d’autres «cryptofinanciers», relate-t-il.

Le système politique de la Suisse est un atout clé

L’argument phare de Johann Gevers en faveur de Zoug est politique. La Suisse est un pays dont l’organisation politique est basée sur la décentralisation. Ce système institutionnel le distingue fondamentalement de la plupart des autres systèmes politiques. Or la blockchain et le bitcoin sont précisément caractérisés par leur structure d’enregistrement décentralisée. Selon lui, il n’est pas aisé, dans certains pays centralisateurs, de faire comprendre le fonctionnement d’une organisation décentralisée. L’effort de marketing de Johann Gevers n’a pas été vain. Dans le monde, qui parle de Crypto Valley pense immédiatement à Zoug.

L’innovation promise par la cryptofinance, dans un contexte de désintermédiation, passe par ses vertus de sûreté, d’adaptabilité et de robustesse dans une finance qui en manque sérieusement du fait de ses structures centralisées.

Une dizaine de sociétés actives dans le secteur

Zoug ambitionne en effet d’être le centre de la technologie de cryptage qui transfère et enregistre les capitaux de façon peu coûteuse, rapide et infalsifiable. Si Monetas a été créée en 2013, et a établi son siège à deux pas de la gare, les sociétés spécialisées dans la cryptofinance se succèdent le long de la rue principale, de l’entrée de la vieille ville vers la gare et, plus loin, Baar. On y trouve Patria Digitalis, Sapphire Innovation, ShapeShift, Blockchain Source, Bitfinitum, Xapo, InfoGuard, et plus loin encore Bitcoin Suisse, Cryptocash, Mount10 ou Netmon.

Ethereum, un système plus ouvert

L’un des nouveaux fers de lance de la Crypto Valley a préféré Inwil, un peu à l’extérieur de Zoug. Il s’agit de Ethereum. L’entreprise a été fondée par le Canadien de 22 ans et d’origine russe, Vitalik Buterin, une star mondiale des cryptomonnaies et de la technologie blockchain. Ce dernier précise que «la blockchain appliquée au bitcoin a été conçue spécifiquement pour les devises alors qu’Ethereum permet de créer tout type d’applications». Vitalik Buterin n’est ni plus ni moins que le découvreur des technologies blockchain et fondateur du bitcoin magazine en 2011.

La conférence sur les cryptomonnaies prévue et organisée cet automne par l’institut IFZ de la Haute Ecole de Lucerne devrait permettre d’évaluer les prochaines étapes de la Crypto Valley. Christina Kehl, cofondatrice et directrice du Swiss Finance Startups, ajoute que «la cryptofinance et la blockchain sont d’importants centres de compétence de la fintech suisse. Nous croyons que ces technologies gagneront encore en importance à l’avenir. Il est essentiel de les soutenir.»

Lire aussi: La Finma est prête pour la fintech


Johann Gevers: «La Suisse offre la meilleure juridiction»

Johann Gevers est le président et cofondateur de Monetas. L’entreprise emploie 30 ingénieurs expérimentés en logiciels, dont la moitié à Zoug et l’autre dans différents pays du globe. «Nous engageons les meilleurs au monde, peu importe où ils se trouvent», déclare le Sud-Africain d’origine.

Le Temps: La Crypto Valley est-elle un réseau à la pointe du savoir ou un terme
de marketing au service de Zoug?

Johann Gevers: La Crypto Valley se réfère au centre de compétences en cryptofinance que nous construisons à Zoug. Voici comment est née la Crypto Valley: je vivais à Vancouver, au Canada, lorsque j’ai créé Monetas en 2012. Mes recherches ont permis de montrer que la Suisse offrait la meilleure juridiction pour concrétiser notre vision. C’est ainsi que j’ai décidé de baser Monetas en Suisse en 2013. Il m’a paru évident dès le départ que Monetas augmenterait ses chances de réussite si elle se situait dans un écosystème prospère. En janvier 2014, j’ai développé le concept de «hub» pour les technologies et les entreprises de cryptofinance sur la base du succès de la Silicon Valley. J’ai choisi Zoug comme meilleur endroit possible, parce que la Suisse dispose du système politique le plus décentralisé, une tradition séculaire de protection de la sphère privée, la démocratie directe, le respect des droits de l’homme, une infrastructure et des instituts de formation de grande qualité ainsi qu’un système politique légal favorable aux affaires. Il bénéficie aussi d’un niveau d’expertise exceptionnel dans la cryptographie et la sécurité ainsi qu’un accès aisé aux autorités et aux régulateurs financiers.

Quelles entreprises avez-vous attirées à Zoug ?

La première entreprise que j’ai attirée dans la Crypto Valley a été Ethereum. Lorsque j’ai entendu qu’Ethereum était en quête d’un emplacement idéal, je les ai invités à Zoug et les ai persuadés des avantages de s’implanter ici. Je leur ai présenté notre réseau de fournisseurs de services et les ai aidés à s’installer. Le nom de Crypto Valley est né lors d’une réunion, le 18 février 2014, lorsque j’ai présenté Ethereum à l’Office de promotion économique de Zoug. J’y avais décrit ma vision d’un «cluster» de la cryptofinance sur la base du modèle de la Silicon Valley. La nécessité de la réunir dans un nom y est apparue. Mihai Alisie, cofondateur d’Ethereum, s’est alors spontanément écrié: Crypto Valley. J’ai immédiatement aimé ce nom.

Quel a été l’accueil des médias ?

L’initiative Crypto Valley a gagné l’attention des médias internationaux après que je l’ai publiquement annoncée à Toronto lors de la «Toronto Bitcoin Expo», le 13 avril 2014. Le nom et le concept ont démarré comme une fusée. Et la vision est bel et bien en train de se réaliser. Après Ethereum, nous avons attiré de nombreux leaders ici, y compris Xapo et ShapeShift. Bitcoin Suisse, l’un des plus grands courtiers mondiaux dans les cryptomonnaies, est également basé ici ainsi qu’environ 20 autres entreprises de cryptofinance. J’ai compris que la Crypto Valley n’atteindrait pas son objectif sans un environnement réglementaire favorable à la cryptofinance. J’ai donc fondé la Digital Finance Compliance Association (DFCA) en mai 2014. Il s’agit d’une initiative qui doit permettre à notre industrie de créer l’environnement réglementaire le plus favorable au monde pour la nouvelle génération de technologies et d’entreprises de cryptofinance. La Suisse profite d’un système réglementaire unique par sa décentralisation et par le fait que les entreprises peuvent créer et mettre en œuvre des organisations autoréglementées (SRO) qui définissent les standards de la branche.

Pourquoi est-ce si important pour votre branche que le système politique soit décentralisé ?

Le système politique et juridique suisse comporte d’innombrables avantages. Il offre stabilité et prévisibilité, ce qui est nécessaire aux affaires. Il promeut aussi la concurrence politique entre les différentes entités politiques du pays, ce qui est positif pour les affaires et encourage la compétitivité au plan mondial. Les siècles de culture politique décentralisée permettent à la Suisse de comprendre et d’intégrer les bénéfices de la décentralisation et des systèmes économiques décentralisés. La Suisse est donc un endroit idéal pour les entreprises qui cherchent à créer un nouveau système financier décentralisé. D’autres pays considèrent les efforts de décentralisation des systèmes financiers et juridiques avec scepticisme et hostilité. La décentralisation leur paraît être une menace plutôt qu’une opportunité.

Que manque-t-il à la Crypto Valley pour prospérer ?

Le facteur le plus important est la création d’un environnement réglementaire favorable aux entreprises de cryptofinance. Nos travaux sur la DFCA enregistrent de bons progrès dans ce domaine. Des changements réglementaires se sont déjà produits et d’autres suivront. Nous travaillons aussi à la révision et à la modernisation des exigences légales afin de rendre la Suisse plus ouverte aux start-up en général, ce qui rendrait la Suisse plus entrepreneuriale, novatrice et compétitive. Des entreprises basées dans la Crypto Valley comme Monetas cherchent à déployer leur technologie au plan mondial. Cela exige des experts et professionnels dont le savoir-faire est local ainsi que la capacité d’engager des équipes de différents pays et expériences et de les relocaliser en Suisse aisément pour ces entreprises globales spécialisées.

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