Technologie

A Zurich et ailleurs, des employés de Google manifestent, «surpris, tristes et fâchés»

Ils étaient des milliers à dire leur désaccord face au traitement réservé aux femmes au sein du groupe californien. Des manifestations ont eu lieu devant une vingtaine de bureaux, y compris à Zurich

Ils étaient environ 400 employés de Google à Zurich à s’être rassemblés jeudi matin pour dire leur désaccord sur la façon dont leur entreprise traite les femmes. Pourtant, peu d’entre eux semblaient prêts à s’exprimer devant une journaliste, préférant filer à l’abri dans les bureaux de Hürlimann Areal, siège de Google en Suisse, ou renvoyer l’intruse vers le service de presse du géant californien. «Je ne suis pas entraîné à répondre aux médias», nous dit-on. Car il en va aussi de la réputation de l’entreprise, que les employés souhaitent tout de même préserver.

Sara*, elle, accepte à condition de respecter un strict anonymat. «Même si nous avons reçu le soutien des équipes logistiques et de la sécurité, c’est tout de même une forme de désobéissance», justifie-t-elle. Pour elle, comme pour des centaines de «Googlers», la lecture d’un article du New York Times publié la semaine dernière a été un moment décisif, le «point d’allumage» de tout le mouvement.

Lire aussi: Comment la Silicon Valley est devenue hostile aux femmes

Légitimité à agir

Selon une enquête du quotidien américain, Google aurait couvert des allégations, que la firme jugeait elle-même crédibles, d’agression sexuelle de la part d’Andy Rubin. Considéré comme le créateur d’Android, il aurait été poussé à démissionner en 2014, à la suite de ces accusations, ce qui ne l’aurait pas empêché de recevoir 90 millions de dollars de parachute doré.

Le traitement des femmes dans les entreprises technologiques californiennes est au cœur du débat depuis plusieurs mois, notamment depuis la publication de Brotopia, une enquête sur la culture machiste de la Silicon Valley, par Emily Chang, journaliste et présentatrice à Bloomberg.

Mais chez Google, la coupe a débordé avec les révélations du New York Times. D’autant plus qu’il s’agirait du troisième cas d’un haut cadre couvert par sa hiérarchie après des accusations de harcèlement. «Ces informations nous ont donné une forme de légitimité à agir pour signaler à ceux qui nous dirigent que nous attendons davantage de transparence et de respect», poursuit Sara, qui s’est dite «surprise, triste et fâchée» à la lecture de ces informations.

Lire aussi: Google ouvrira un centre de données en Suisse

Zurich, plus grand centre de recherche de Google hors des Etats-Unis avec 2400 employés, n’était pas le seul lieu où des collaborateurs se sont mobilisés. De Tokyo à la Silicon Valley, ils ont été des milliers à organiser un «Walkout for Real Change» devant une vingtaine de bureaux.

Google est censée être un modèle dans le monde entier. Or nous constatons que tout ne va pas si bien. C’est une bonne entreprise, elle pourrait être excellente

Une employée de Google

Prévues pour 11h10, heure locale pour chaque bureau, ces réunions avaient pour but de demander que le harcèlement et les inégalités soient pris au sérieux par le géant de Mountain View. Une série de revendications et de propositions pour améliorer la prise en charge des cas de harcèlement a aussi été publiée. Le groupe compte 85 000 employés au total, dont environ un tiers de femmes.

A San Francisco, Jessica*, contactée par messagerie, prévoyait elle aussi de se joindre au rassemblement mondial s’il avait lieu dans les bureaux du centre-ville et pas uniquement au siège de Mountain View, à quelques kilomètres au sud. «Je soutiens ce mouvement. C’est important, en particulier depuis la dernière nomination à la Cour suprême», souligne-t-elle, en référence au juge Brett Kavanaugh, accusé de tentative de viol et tout de même confirmé par le Sénat début octobre.

Lire aussi: Le contesté Brett Kavanaugh est élu à la Cour suprême

Des discussions sur une action collective ont eu lieu dans les bureaux des quatre coins du globe, mais c’est de Zurich que s’est précisé le concept. C’est de là qu’un «mème» – une image qui doit rester secrète pour les non «Googlers»aurait été envoyé et aurait donné l’idée de quitter les bureaux pour se rassembler devant les bâtiments de Google. «Les gens ont pensé que c’était une manière responsable, efficace et rapide d’exprimer notre message», explique Sara.

Modèle pour le monde entier

Pour la jeune femme, qui a travaillé dans les bureaux du géant californien en Asie et en Europe, «Google est censée être un modèle dans le monde entier. Or nous constatons que tout ne va pas si bien. C’est une bonne entreprise, elle pourrait être excellente. Nous voulons la ramener à sa culture de transparence. Car nous réalisons que nos compétences ne sont peut-être pas utilisées comme nous l’espérions», souligne-t-elle encore.

Elle précise qu’à Zurich, elle n’a pas connaissance de problèmes de harcèlement sexuel. «Mais même si je ne suis pas victime moi-même, que je travaille dans une équipe formidable où ne se trouvent d’ailleurs que des garçons, je tiens à exprimer mon soutien à ceux qui ont vécu une expérience traumatisante», dit-elle.

Soutien de la hiérarchie

A la suite de la publication de l’article du New York Times, Sundar Pichai, le patron de Google, a envoyé un mémo aux employés, expliquant les changements effectués dans la gestion des cas de harcèlement. L’entreprise a choisi d’adopter une «ligne de plus en plus dure» face aux abus, a-t-il assuré, ajoutant que 48 personnes, dont 13 senior managers, ont été licenciées sans compensation ces deux dernières années.

Puis, mardi, Sundar Pichai a encore assuré que les activistes auraient le soutien nécessaire pour la manifestation de jeudi dans un e-mail interne, ajoutant que le groupe s’inspirerait des idées «constructives» déjà reçues de la part d’employés. Il s’est dit «profondément désolé» que des actions du passé aient «causé des souffrances». «C’est bien, mais on en attend davantage», souligne Sara.


*Prénom fictif

Publicité