«Ecrire ce texte a été une épreuve car, chaque jour, j’ai dû charcuter mon cœur avec le scalpel de mes pensées. Maintenant je m’écroule de douleur. Et comme je lui avais dit: la vie sans toi est une prison.» Ainsi s’achèvent les 162 pages que Cécile B., du fond de sa cellule, a consacré à l’histoire de sa relation avec le banquier français Edouard Stern.

Ces «mémoires», déposés chez un notaire trois mois après son arrestation, font désormais partie du dossier qui sera soumis dès le 10 juin au jury de la Cour d’assises. Un procès qui est perçu à Genève comme l’événement judiciaire de la décennie et pour lequel les médias de l’Hexagone sont attendus en nombre.

Depuis l’affaire Mikhaïlov, du nom de ce Russe accusé d’être un parrain de la mafia et acquitté fin 1998, le Palais de justice n’aura connu pareille effervescence. Il ne s’agit pas cette fois de crime organisé mais bien de la relation extrême et tourmentée d’un couple improbable.

Aux débats, il sera beaucoup question de puissance, d’amour, de dépendance, d’orgueil, d’ambition et d’argent. De sexualité aussi, forcément, malgré le léger voile de pudeur qui a commencé à recouvrir ce dossier et à adoucir le ton de l’affrontement. Retour sur cette procédure singulière à travers quelques étapes marquantes.

Le temps de l’agitation

Dès la découverte du corps d’Edouard Stern, le 1er mars 2005 à son domicile genevois, tous les ingrédients sont réunis pour faire de cette affaire un feuilleton à sensation.

La scène du crime d’abord, le financier ayant été abattu de quatre balles – dont deux dans la tête – alors qu’il était vêtu d’une combinaison en latex, encagoulé, entouré par des cordes et assis sur un objet dit de plaisir. La personnalité de la victime ensuite, richissime héritier d’une dynastie de banquiers, une réputation de carnassier et d’enfant terrible, qui s’était de plus forgé de solides inimitiés en lançant des procédures judiciaires sensibles à Paris.

De nombreuses pistes sont d’emblée avancées comme, par exemple, celle d’un règlement de compte déguisé en scène sadomasochiste. Jusqu’à ce que le juge d’instruction Michel-Alexandre Graber n’annonce, quinze jours plus tard, un dénouement des plus ordinaires. Edouard Stern aurait été tué par sa maîtresse.

L’arrestation et les aveux de Cécile B. ne mettent pourtant pas fin à ce que le magistrat appelle encore aujourd’hui «un enfer médiatique sans précédent». Le carnet d’adresses bien rempli d’Edouard Stern inspire les théoriciens de la conspiration. La dimension sexuelle de l’affaire attise la thèse des réseaux de prostitution avant que la part d’ombre des protagonistes du drame ne s’impose comme la clé essentielle pour comprendre cette histoire.

Le moment de la trêve

Emportés par cette vague, défense et partie civile multiplient les déclarations tonitruantes. La victime est présentée comme un être démoniaque qui a poussé sa maîtresse dans le désespoir et la démence. Cécile B. est dépeinte comme un condensé de ruse et de cupidité, prête à tout pour s’enrichir.

Jusqu’au jour où une trêve est décidée. «Un temps de paix», explique Me Marc Bonnant, l’avocat de la famille Stern, afin que la procédure ne soit pas un deuxième drame pour les proches et que le procès puisse se dérouler selon une certaine orthodoxie sans avoir à passer son temps à détricoter des images déformantes.

Il y aura quelques entorses – savamment choisies – à ce pacte de silence. Une audience de recours, notamment, où les parties offrent en public un avant-goût corsé de ce qui pourrait suivre aux Assises. Le dépôt de l’expertise psychiatrique donne une autre occasion de faire le point sur cette enquête qui s’éternise.

Chacun y trouve un peu son compte. La partie civile est satisfaite de lire que le professeur lausannois Jacques Gasser conclut au plus à une très légère diminution de la responsabilité de Cécile B. au moment de tirer. Son trouble de la personnalité borderline n’a eu que peu de d’effet sur son libre arbitre.

A la défense, Mes Pascal Maurer et Alec Reymond sont encore plus ravis de constater que l’expert avance les caractéristiques du crime d’amour – notion psychiatrique et non juridique –, motivé non pas par l’argent mais bien plus par la peur de l’abandon et par l’effondrement des illusions. Cécile B. aurait tué son «doudou» – surnom donné à Edouard Stern – pour remporter une victoire éternelle sur leur relation.

Le choix de la demi-mesure

Le mois de février 2009 réservera encore une surprise. Le procureur général Daniel Zappelli choisit de renvoyer la Française en jugement pour meurtre et non pas pour assassinat. Sans un mot d’explication et alors même que l’acte d’accusation évoque le mobile financier – le million promis, versé, puis bloqué par la victime –, détaille les sévères blessures infligées par les balles tirées à bout portant et relève ce souci d’effacer les traces (lire ci-dessous).

La partie civile, pourtant si prompte à dénoncer les turpitudes de cette femme vénale et manipulatrice, n’y trouve rien à redire. Difficile de voir derrière cette prudente stratégie autre chose qu’un souci de calmer le jeu et d’épargner autant que possible la mémoire du défunt lorsque la défense voudra évoquer les particularités de sa vie intime.

Seule la présidente de la Cour pourrait venir troubler cette forme de «gentlemen agreement» en posant d’office la question de l’assassinat. Une disposition qui s’applique notamment lorsque l’auteur a fait preuve d’une bonne dose de froideur affective, a agi avec cruauté, a poursuivi un but égoïste ou a été mû par un mobile particulièrement odieux.

En l’état, les contours du débat – celui-ci aurait pu s’annoncer sans retenue aucune – ont été quelque peu lissés. «La dimension sexuelle de ce dossier n’est pas causale avec le crime même si celle-ci est présente. Edouard Stern est mort dans des circonstances qu’il ne sera pas possible d’éluder. Mais plaider les penchants de l’un ou de l’autre est à côté de la plaque», soutient Me Bonnant.

Exit donc la plupart des témoins entendus à l’instruction pour remonter au temps d’avant leur rencontre. Par contre, «il sera beaucoup question de leur sexualité commune», précise Me Reymond. Sur la table des pièces à conviction, les armes retrouvées au fond du lac Léman, les godemichés, la combinaison de latex et la tenue de dominatrice que portait Cécile B. au moment des faits, rappelleront aux jurés le caractère peu ordinaire de cette relation. Il y aura aussi les kilomètres de bandes enregistrées, les photos et les lettres qui diront la nature de l’amour ou de la haine.

L’imprévisible élément

En détention préventive depuis plus de quatre ans, Cécile B., 40 ans ce printemps, sera certainement l’élément le plus imprévisible de ces audiences. Ses humeurs sont changeantes, ses déclarations et ses initiatives parfois déroutantes.

«La perspective du procès est difficile à vivre. En même temps elle s’impatiente, car elle se sent investie d’un devoir de vérité par rapport à la famille d’Edouard Stern. Elle veut s’expliquer et répliquer à certaines inepties qui ont pu être colportées», relève sa défense. Me Maurer a demandé qu’un médecin soit à disposition si d’aventure la fragilité de sa cliente, qui a tenté de suicider, a cessé de s’alimenter ou a arrêté de parler durant des mois, venait à reprendre le dessus.

«C’est très difficile pour moi d’écrire l’histoire de ma relation avec Edouard tant tout ce que je viens de vivre me paraît complètement indicible.» Face à ses juges, Cécile B. devra bien trouver les mots si elle veut convaincre que son désarroi était profond et que toute autre personne, placée dans sa situation, aurait ressenti la même douleur.