Affaires intérieures

Effets d’image

Bon, puisque les militaires cafouillent, les ménagères de plus de 50 ans vont devoir s’en mêler. Elles en ont l’habitude, les garçons veulent toujours les plus beaux vélomoteurs et c’est toujours à elles de lire les prospectus pour leur ôter les délires de la tête. D’abord, ce fameux rapport qui dit que le Gripen est moins bien que le Rafale ou l’Eurofighter, il date de 2008, c’est-à-dire de plus de trois ans. Il suffit de regarder ce qu’Apple a fait de son iPhone de 2008 pour comparer: il est méconnaissable. Est-ce qu’un avion n’évolue pas en trois ans?

Les ménagères qui veulent le savoir vont s’informer sur le site du Gripen. Il y est dit que cet avion possède des «caractéristiques techniques meilleures que celles du F/A-18 et du F-5» et qu’il «surpasse les exigences suisses actuelles et futures». Bon, ça ne colle pas avec «l’impression» des pilotes telle qu’elle est consignée dans leur rapport d’évaluation. Cette «impression» est totalement favorable au Rafale, qui reçoit la meilleure note. Ce n’est pas étonnant. Une ménagère qui mettrait un garçon sur une Maserati puis sur une Fiat Punto n’aurait plus qu’à mettre son rapport «d’expert» dans le placard en faisant semblant de ne l’avoir jamais vu. Le garçon se plaindrait-il de ne pas être entendu qu’il faudrait lui faire un cours d’économie domestique de base, genre équilibre budgétaire, relation qualité-prix, proportion entre usage et dépense, toutes ces choses que les ménagères et parfois leur mari enseignent à leur progéniture pour qu’elle garde le sens de la mesure et que la famille reste à flot. Le garçon rouspéterait et condamnerait la Fiat par une phrase définitive: «Elle ne remplit pas les missions minimums qui lui sont demandées.»

La ménagère comprendrait aussitôt, si ce n’était déjà fait, que la Fiat Punto ne satisferait pas la mission la plus décisive dans une compétition qui est de fournir au garçon «l’impression» d’être le plus fort parce qu’il commande l’engin le plus cher.

L’éducation butera toujours sur les effets d’image. Un avion construit par une nation combattante qui vante ses prouesses techniques et militaires aura toujours plus de chances auprès des garçons pilotes qu’un avion fabriqué lentement, laborieusement, par une nation neutre, discrète, soucieuse d’économie, de fiabilité sur le long terme et qui se trouve des clients aussi peu prestigieux militairement que la République tchèque, la Hongrie ou même la Thaïlande. Est-ce qu’on a vu le Gripen en Libye, dans la vraie vie? Non, mais le Rafale, oui.

La ménagère argumentera: le ciel suédois est-il moins bien protégé avec le Gripen que le ciel suisse avec ses FA/18 et ses Tiger américains actuels? Le garçon pilote ne répondra pas à une question aussi sociale-démocrate. Quand on lui fera remarquer que le Gripen est moins cher à l’achat, moins cher à l’exploitation, moins dommageable à l’environnement, moins bruyant, tout en étant «capable d’évoluer dans l’environnement de combat du XXIe siècle, la guerre réseau­centrée (Net Centric Warfare)», il baissera les bras, découragé: qu’est-ce que les Suédois ont fait aux ménagères suisses de plus de 50 ans pour qu’elles en oublient la principale mission de l’armée suisse qui est la garde de la réputation nationale, du prestige de ses officiers, du luxe de ses équipements et de l’honneur viril de ses pilotes?