Vocation

Et maintenant, les enfants youtubeurs

Devenir maîtresse, pompier ou vétérinaire quand ils seront grands? Dépassé. Aujourd’hui, même les enfants de 3 ans veulent devenir youtubeur. Un phénomène troublant

Elle a 15 ans et sa vidéo intitulée «Les pâtes», dans laquelle elle chante son amour pour ce féculent, affiche 1,2 million de vues. «Adèle ta chérie d’amour», 270 000 d’abonnés à sa chaîne YouTube, est l’une des étoiles montantes de la plateforme vidéo du géant Google.

Tout comme «HugoPosay», 16 ans et 1,9 million d’abonnés, dont la vidéo sur son chien décrit comme «une machine à pipi» cumule déjà 1,2 million de curieux en trois semaines. En revanche, Aurélien, alias «Motorsport Gigantoraptor», 15 ans, a beau être le fils de Carla Bruni-Sarkozy et du philosophe Raphaël Enthoven, il n’a que 27 893 abonnés. Apparemment, ses vidéos de vulgarisation scientifique au ton légèrement pédant électrisent moins la youtubesphère que les blagues potaches…

Une rude concurrence

Il faut dire que la concurrence est rude: chaque minute, 600 000 heures de vidéos sont postées sur YouTube, et chaque seconde, 43 000 vidéos sont vues. Pour la génération Z, celle née après 2000, YouTube est même le premier média audiovisuel: selon une étude de 2015 (Defy Media), 96% des 13-17 ans regardent environ onze heures de vidéos par semaine, contre huit heures de télévision.

Galvanisée par le succès des Norman, Cyprien, Enjoy Phoenix et consorts, ces super entrepreneurs du 2.0 grassement rémunérés grâce aux bannières publicitaires et au sponsoring des marques, la jeunesse semble frémir à l’unisson du même désir: devenir youtubeur. Et cette épidémie démarre de plus en plus tôt: 24% des Anglais de 9 ans avaient déjà leur propre «vlog» (blog vidéo), selon le seul recensement britannique à ce jour. 
Le chiffre a sûrement grimpé depuis.

«Beaucoup de mes jeunes patients ont un compte YouTube»

Dans la youtubesphère francophone, les pioupious de moins de 10 ans commentant leurs cartes Pokémon, le dernier jeu vidéo, ou donnant des astuces pour réussir toutes les faces d’un Rubik’s Cube, avant de supplier de s’abonner à leur chaîne, sont des milliers.

«Beaucoup de mes jeunes patients ont un compte YouTube, confirme Yann Leroux, psychanalyste pour enfants et auteur du blog «Psy et Geek». Pourquoi pas, si l’enfant n’indexe pas son narcissisme au nombre de vues, dont le résultat calme vite les rêvasseries de gloire. Dès qu’un enfant cherche à être vu sur les réseaux sociaux, ses parents devraient s’interroger sur les failles que cache ce désir, et lui rappeler qu’il existe d’autres réseaux plus confidentiels, où l’on peut faire rire les cousins sans que les robots de Google ne stockent de données personnelles. D’autant plus que l’âge minimum sur YouTube est de 13 ans, et qu’en l’autorisant à créer son compte, on l’encourage à transgresser la loi.»

Règles à respecter

Face aux suppliques de son fils Joseph, 10 ans, Léonore avoue qu’elle a cédé. Avec nombre de bémols: «Rien de personnel: ni visage, ni voix, ni la maison, énonce-t-elle. Du coup, il utilise des logiciels de montage pour détourner des vidéos de chats sur fond musical, ou poster ses sessions sur le jeu vidéo Minecraft. Est-ce que réaliser des vidéos aussi innocentes qu’anonymes est plus dangereux qu’assembler des Legos? Pas sûr.»

Pour Olivier Glassey, sociologue à l’Université de Lausanne et spécialiste des réseaux sociaux, c’est même l’apprentissage d’une nouvelle forme de grammaire: «Ces enfants essaient de transformer leur activité de spectateur en producteur, passer d’une attitude passive à proactive, ce qui est formateur. 
Ils apprennent aussi à maîtriser les codes communautaires. Si les règles d’anonymat sont respectées, et que les parents surveillent les commentaires, c’est intéressant. On peut même les aider à réfléchir à ce qui se montre sur les réseaux et ce qui reste privé. D’ailleurs YouTube m’inquiète moins que Periscope, cette appli de vidéos en direct qui ne laisse aucun temps à la réflexion, et encourage les débordements ados…»

Déballage de cadeaux

Parfois, ce sont même les parents qui débordent. A 3 ans, James est déjà un youtubeur superstar dont les vidéos atteignent 76 millions de vues. Sur sa chaîne «Action Movie Kid», ce petit américain vole dans les airs et traverse les murs, à grand renfort d’effets spéciaux rajoutés par son père, employé des studios Dream Works. Une surexposition à faire pâlir les enfants stars de Hollywood, que l’on retrouve souvent paumés à l’âge adulte…

En France, les chaînes juvéniles populaires s’appellent «Studio Bubble Tea» et «Swan the Voice». Leur contenu? Essentiellement de «l’unboxing», cette activité prisée sur YouTube consistant à déballer des produits en le commentant. Sur «Studio Bubble Tea», une vidéo nouvelle chaque jour, et 35 millions de vues chaque mois, Kalys et Athéna, 8 et 3 ans, déballent des jouets à la chaîne, à en développer une allergie au Père Noël. Hors champ, la voix du père incite les fillettes à s’extasier encore et encore, telles des catalogues publicitaires vivants.

«Il faut bien se dire qu’un enfant de 8 ans ne peut devenir célèbre qu’aidé par un adulte, avec nécessairement un grand narcissisme parental, rappelle Yann Leroux. On peut également s’interroger sur les retombées financières de ces vidéos, alors que le travail des enfants reste interdit. Et il serait peut-être bon que le législateur commence à se pencher sur ce nouveau phénomène…»

Publicité