Il était une fois. La Somalie perdue de Nuruddin Farah

La Somalie perdue de Nuruddin Farah

La Somalie a duré trente ans. Une année de promesses, en 1959, après l'indépendance, dix années d'incertitudes territoriales et de troubles politiques, vingt années de dictature jusqu'à la chute de Siyad Barre et l'éclatement du pays en deux puis trois morceaux entre 1990 et 1998. «Les Somaliens n'ont pas eu d'autre choix que de fuir… ou de se placer sous la protection d'une des milices armées, écrit Nuruddin Farah dans sa poignante enquête sur ses compatriotes réfugiés. Notre peuple est à la merci de ceux qui trafiquent en abusant de la misère humaine, des politiciens qui se comportent comme des cow-boys et qui ont divisé le pays en fiefs, et d'une cabale de criminels qui dirigent ces fiefs en prétendant avoir reçu l'investiture des clans.» L'écrivain, né avec l'indépendance et nourri par l'idée d'une nationalité somalienne possible, a renoncé à ses espoirs. «Quand elle se trouvait à l'agonie, la Somalie, ce corps social qui n'existait plus, avait lâché un Léviathan dans la nature. Ce Léviathan avait à son tour engendré un monstre…; le monstre engendra maintes formes disgracieuses, des nabots au tempérament de bandits… Les créatures maléfiques ainsi créées commencèrent à exalter leur propre vilenie… La contagion s'étendit à tout le pays, la société dans son entier fut contaminée… Un virus engendré dans la violence empoisonna le pays de sa folie furieuse.»Le pays que décrit Farah en 2001 a achevé sa brève existence comme Etat souverain. La capitale, Mogadiscio, vidée de ses habitants, est un terrain d'affrontement entre ce qui reste de l'armée du gouvernement légal appuyée par les forces éthiopiennes et les insurgés nationalistes ou islamistes. Au nord-ouest, le Somaliland a fait sécession en 1991. Il n'est pas reconnu comme Etat tout en se comportant comme tel, avec un semblant de légalité. Au nord-est, le Puntland s'est déclaré indépendant en 1998, tout en se disant favorable à un retour de l'unité.Repaire du banditisme, le Puntland est le haut lieu de la piraterie, du trafic de déchets et de la pêche illégale. Ce sont d'ailleurs des pêcheurs privés de leurs ressources par les bateaux-usines étrangers qui offrent maintenant leur connaissance de la mer aux pirates avec lesquels ils partagent les bénéfices.La Somalie doit ses nombreux malheurs et rares bonheurs à l'ouverture du canal de Suez en 1869. Le contrôle de la nouvelle route vers l'océan Indien devenant un enjeu stratégique, la Grande-Bretagne, la France et la toute jeune Italie pressée de se tailler sa part du gâteau colonial se sont installées sur la Corne de l'Afrique. La Grande-Bretagne a établi son emprise sur la partie nord du triangle, l'actuel Somaliland, la France sur la région de Djibouti et l'Italie sur l'Erythrée, à l'ouest de la Corne, et sur la côte est où elle a construit sa capitale, Mogadiscio.Des trois puissances, seule l'Italie avait pour but de coloniser en profondeur ses possessions africaines. Mussolini poussa même ses ambitions jusqu'à la conquête de l'Ethiopie en 1936, réparant aux yeux des siens l'échec d'une tentative semblable en 1896. En 1941, la Grande-Bretagne reprit les territoires somaliens de l'Italie, qui les récupéra en 1949 sous forme de protectorat pour dix ans, les populations locales considérant la présence italienne comme utile pour la période de transition vers l'indépendance.La Guerre froide a profondément secoué les pays de la corne de l'Afrique, URSS et Chine entrant dans le jeu des clientèles multiples et hostiles. Mais sa fin ne procura pas de répit puisqu'après la chute du régime pro-soviétique de Mengistu en Ethiopie et la proclamation d'indépendance de l'Erythrée, c'est Siyad Barre qui perdit tout contrôle sur les clans somaliens, malgré la terreur qu'il faisait régner contre eux. Replié dans son bunker en 1990 pour échapper à la vindicte populaire, Barre laissa son pays en proie à une guerre civile d'une grande cruauté, motif de la première intervention militaro-humanitaire placée sous le «droit d'ingérence», l'opération «Restore hope». Bill Clinton y perdit une vingtaine de rangers et rapatria aussitôt ses armées. L'islamisation de la violence et l'entrée à Mogadiscio de l'Union des tribunaux islamiques en 2006 poussèrent l'Ethiopie à occuper la Somalie, avec le soutien des Etats-Unis, qui craignaient l'émergence d'un nouveau Fanatistan. L'intervention éthiopienne n'a pas soulagé ces craintes. Les islamistes sont aux portes de Mogadiscio. Et c'est d'un Piratistan qu'a accouché la Somalie perdue de Nuruddin Farah.

Publicité