Mercredi 24 février 2021 à 18:05
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En 2020, la France a emprunté 1 milliard d'euros par jour pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Conséquence, la dette publique du pays devrait bientôt atteindre 120% du PIB alors que la crise sanitaire perdure. C'est 20 points de plus qu'il y a un an. Dans ce contexte, la France peut-elle vraiment continuer à s'endetter sans limite? Quels risques pèsent-ils sur l'économie ces prochaines années? Quels sont ses atouts et moyens pour s'en sortir?

Pour en parler, nous mobilisons Agnès Verdier-Molinié. Elle est directrice de la Fondation iFRAP, think-tank dont la mission est d'évaluer l’efficacité des politiques publiques en France, notamment celles visant la recherche du plein emploi et le développement économique. Figure de proue de la nouvelle vague du libéralisme en France, elle dénonce les normes et le poids des impôts tout en défendant un «choc fiscal» au service de l'entreprenariat. Elle est l'auteure de «La France peut-elle encore tenir longtemps?» aux éditions Albin Michel.

Agnès Verdier Molinié // PATRICK KOVARIK / AFP
Agnès Verdier Molinié // PATRICK KOVARIK / AFP

Elle a livré son regard sur la situation française lors d'une conférence vidéo à suivre en ligne dans cet article le 24 février de 18h05 à 19h. La conférence était animée par Richard Werly, correspond du «Temps» en France. Découvrez ci-dessous un compte-rendu de ses réponses à vos questions.

Contestez-vous le modèle français?

Il y a cette idée généreuse, au départ de protection, de solidarité. Elle revient sans cesse en boucle dans beaucoup de débats publics, sur notamment la sécurité sociale.

Mais ces idées d'après-guerre ont été dévoyées. L’idée était de redistribuer la richesse créée et pas d’emprunter pour redistribuer. La France est le pays qui dépense le plus au monde en dépenses sociales. Nous sommes allés trop loin. 
Au risque de détruire du travail, de la richesse, car on l'empêche de se créer. Il faut alerter à ce sujet. Les pays du nord de l'Europe, mais aussi la Suisse, proposent aujourd’hui des niveaux de protection importants. Pour autant, ils ont eu l’intelligence de mettre aussi des garde-fous. A la fois on protège et on incite aussi au travail et les coûts de production et de redistribution sont limités et évalués en permanence.

Le système français se veut très protecteur. Oui, mais à la fin, il détruit de l'emploi et de l'industrie. Il faut retrouver un équilibre en remettant la valeur travail au centre de notre système.

Les autres pays européens font-ils vraiment mieux que la France?

En France, on est toujours dans une idée de dépenser plus. On n'est jamais dans l’évaluation de  l'efficience de la dépense. Notre Parlement, contrairement à sa mission constitutionnelle d'évaluateur des missions publiques, ne fait pas du tout ce travail. 

On devrait évaluer chaque euro de dépense publique. Ce qui me fascine dans certains pays, comme en Suisse, c'est qu'il y a des systèmes de frein à l'endettement très pragmatiques qui fonctionnent sur le principe d’une règle simple : pas d’endettement en période de croissance. Ce principe, je propose de l’appliquer en France dès que nous serons en mesure de le faire soit à partir de 2030 environ. 

Que demandez-vous?

Dans mon livre, je propose un plan de désendettement. Ce que je demande au gouvernement, c'est déjà de dire d'ici le mois de juin 2021 quel est le plan de redressement des dépenses publiques entre 2022 et 2030. Ce seront des années charnières pour notre pays car nous aurons des échéances très importantes de dette à refinancer.

Pourquoi ne prenez-vous pas un rôle opérationnel dans la politique française?

On m'a souvent posé la question. La difficulté, c'est qu'il y a en réalité très peu de gouvernements volontaires pour mener les réformes de fond, redresser les comptes du pays et prêts à partir du pouvoir.

Jusqu'à maintenant, je n'ai jamais vu d'équipe gouvernementale ayant vraiment chevillée au corps cette mission. Ce sont des réformes difficiles, il faut aussi le reconnaître. Regardez Gerhard Schröder, en Allemagne. Il a entrepris un très gros travail de réforme avec l’agenda 2010 et il n'a pas été réélu.

Mon travail aujourd’hui est d’informer l’opinion publique, de lui donner les clés du débats public et de déminer les fausses propositions de réformes qui ne résoudront rien : annuler la dette, taxer l’épargne des Français, taxer plus les « riches »…  

Les Français ne sont-ils pas réfractaires au changement?

Je ne pense pas. Ils cherchent aussi un candidat capable de proposer une vraie rupture. Ils votent généralement plutôt dans le sens de la réforme qui ne vient pas ensuite. 

La résistance à la réforme vient plutôt d'une administration française qui n'a pas du tout envie d'être réformée. Sans oublier nos syndicats français qui ne sont pas - il faut le dire - des modernes... Les dogmes des statuts, des monopoles publics sont persistants dans notre pays. Le blocage est plus là. On le voit bien avec la réforme de l’ENA, toujours annoncée, jamais effective, quel que soit le président de la République… 

Vous êtes très sévère sur l'hôpital... 

On a une stratégie de santé très «hospitalo-centrée». Le flux des patients arrive massivement à l'hôpital par la porte des urgences. Sauf que certaines de ces pathologies pourraient être soignées en médecine de ville. 

La médecine de ville a été mise à part. Les gardes qui permettaient de traiter les petites urgences ont disparu.  D’autant plus que l’hôpital pèse de tout son poids pour traiter toutes les urgences et obtenir ainsi plus de moyens. Résultat ? Cela coûte beaucoup plus cher à la France et nous dépensons en proportion 15 milliards d’euros de plus par an que les Allemands pour notre hôpital et 6 milliards de moins en médecine de ville… 

Les Français sont-ils accro à la dépense publique?

Je ne pense pas. Proposer plus d’aide c’est aussi baisser les bras. Beaucoup de nos concitoyens disent aussi ne pas vouloir vivre des aides mais tout simplement de leur travail. Ceux qui sont accro à l’argent facile, c’est plutôt, d’une certaine manière, les politiques qui refilent le problème du financement des dépenses non contrôlées à l’Agence France Trésor, cette agence de Bercy dont je parle dans mon livre qui place la dette française sur les marchés. Ce sont d’ailleurs les mêmes qui sont dans un déni total du problème de la dette française.

Que pensez-vous du système de démocratie directe suisse?

Je suis absolument persuadée que cela apporterait un réel oxygène à notre vie démocratique. On devrait poser plus de questions en direct aux Français. En France, on a très peur du referendum. Si on avait cette pratique régulière, comme en Suisse, que je trouve remarquable, on n’aurait pas peur d’en organiser car ce ne serait pas des referendums pour ou contre le gouvernement. On répondrait vraiment à la question.

Cela responsabiliserait énormément nos citoyens. Quand je vois nos gouvernements qui créent sans arrêt des commissions... En quoi représentent-elles l’avis des Français? En quoi sont-elles représentatives de la population?

Conclusion:

Je suis une réelle optimiste car nous avons énormément de leviers pour réformer notre pays. Malgré tous nos boulets réglementaires, fiscaux, normatifs, administratifs, nous avons en France des entrepreneurs exceptionnels et des Français qui sont conscients d’un certain déclin de leur pays. Ils seraient fiers de participer à la reconstruction. Il y a clairement aujourd'hui une réelle prise de conscience, notamment autour de la nécessité de produire plus en France. Il faut s’en donner les moyens. On ne peut pas être compétitif quand il y a une cascade fiscale qui tombe sans arrêt sur les entreprises françaises avec 100 milliards d’euros en plus par an par rapport à la moyenne de la zone euro.

Réveillons-nous. Il n’y a pas d’argent magique ou gratuit. Imaginer le contraire serait se bercer d’illusion. Il faudra payer la note.  En revanche, cette crise peut créer un réel électrochoc pour changer le modèle français et retrouver le chemin de la croissance et de la création de richesses. Le déclin n’est pas inéluctable!