Mercredi 27 avril 2022 à 17:00
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Né en 1975 à Savièse (Valais), Alexandre Jollien est apparu à la vie avec une infirmité motrice cérébrale. Un handicap qui lui a fait connaître la souffrance, le mépris, la méchanceté, le rejet de l’autre. Un handicap que cet être à part a réussi à maîtriser notamment par l’humour, la philosophie grecque et le discours du Bouddha.

Aujourd’hui, le Suisse est internationalement reconnu pour ses qualités de philosophe et d’écrivain. Son œuvre littéraire – dix livres publiés depuis Eloge de la faiblesse (Cerf) en 1999 – est aussi dense que le nombre de prix qu’il a remportés pour l’ensemble de ses travaux.

Très actif ces derniers mois, il vient de sortir Cahiers d’insouciance (Gallimard). Un essai dont l’objectif est de s’affranchir de la tyrannie de la tristesse pour nous transporter vers le bonheur. Il est aussi à l’affiche du film à succès «Presque», réalisé avec son ami Bernard Campan. Une histoire émouvante et drôle sur le thème du handicap, dans laquelle il fait ses premiers pas au cinéma.

Pour mieux comprendre l’évolution d’Alexandre Jollien, ses projets et ce qui le motive, «Le Temps» a organisé une vidéoconférence en ligne interactive avec le philosophe, animée par Agathe Seppey (journaliste société) et Cédric Garrofé (journaliste et responsable des contenus digitaux).

I / Entretien entre Alexandre Jollien et Agathe Seppey

Comment allez-vous?

Alexandre Jollien: Il y a des hauts et des bas. Physiquement, ce n’est pas toujours simple, mais je suis heureux d’être avec vous et de discuter. Merci de votre accueil, cela me touche énormément.

Vous êtes philosophe, conférencier, écrivain et maintenant acteur. Qu’est-ce qui est difficile dans votre exposition médiatique?

Peut-être la réduction au handicap. On va tous les jours nager dans le lac avec des amis. On parle beaucoup de la solitude, et ils m’ont fait découvrir une célèbre chanson de Leo Ferré qui en porte le nom. La solitude existentielle est présente chez tout le monde, quelle que soit l’activité que l’on traverse. L’idée est de construire une société plus solidaire, et d’être tous ensemble.

Quelle a été votre réaction lors de votre premier visionnage du film «Presque»?

Mon handicap m’a sauté aux yeux. C’était une surexposition de mon état, et tout le travail intérieur à faire est de ne surtout pas réduire sa propre analyse à cela. Souvent, ma voie intérieure juge, casse, elle est intransigeante, et elle manque de confiance en elle-même. Sur Youtube, nous avons regardé avec mon fils la vidéo d’une personne évoquant ses troubles de la personnalité. Elle se voyait en plusieurs personnages. Pour autant, c’est un peu le cas de tout le monde: qui est-on vraiment au fond de nous, loin des rôles, des étiquettes ou des réductions que l’on nous porte? Or, si on «trouve» qui on est, on stoppe tout, on est dans la fixation. C’est très néfaste, car la réalité change, elle évolue.

Qu’est-ce qui pèse le plus lourd dans votre vie?

L’angoisse, la peur, le manque de confiance. Le quotidien n’est pas simple. J’ai toujours la peur de perdre des proches, le jugement des autres. Je pense que l’angoisse qui m’est la plus difficile à supporter est la peur du rejet. Comme je le dis souvent, je ne suis pas un sage, mais une blessure sur pattes qui essaye d’avancer. Par définition, le philosophe est celui qui aspire à la sagesse, il ne l’a donc pas encore atteinte! Dans la vie, on avance, on progresse, mais les blessures restent. Certaines personnes sont très fortes pour nous vendre des recettes miracles pour atteindre le bonheur ultime et permanent. Ce sont des mensonges.

Matthieu Ricard, Alexandre Jollien et Christophe André, à l’origine des livres «Trois amis en quête de sagesse» et «A nous la liberté!» - DR Instagram @alexandrejollien
Matthieu Ricard, Alexandre Jollien et Christophe André, à l’origine des livres «Trois amis en quête de sagesse» et «A nous la liberté!» - DR Instagram @alexandrejollien

Quelles sont vos impulsions pour survivre au quotidien?

La pratique spirituelle, la famille, la marche méditative, la méditation classique, la lecture, l’amitié spirituelle, c'est-à-dire être entouré par des personnes positives qui m’élèvent. Chacun peut trouver la joie dans l'exercice de sa liberté. Il faut se poser et se demander ce qui nous met véritablement en joie afin de tendre vers cet exercice.

Vous êtes très présent sur les réseaux sociaux. Vous appréciez ces espaces?

Les réseaux sociaux nous connectent et nous déconnectent. C’est une grande question que je me pose: de cette communauté qui me suit, qui sera toujours là le jour où j’aurai un problème? Mon regret est de ne pas réussir à créer plus de solidarité. J’essaye, mais je ne sais pas comment faire mieux. Le défi est grand.

Vous recevez néanmoins de nombreux messages de soutien via vos comptes en ligne…

C’est vrai et je suis très touché par ces marques d’affection. Cela me donne une responsabilité. J’ai beaucoup de blessures, et parfois j’ai du désespoir face à la vie et aux difficultés. Se sentir soutenu est un réel cadeau qui me donne aussi la responsabilité d’être là pour les autres.

A voir: Le compte Instagram d’Alexandre Jollien

Le philosophe dialogue régulièrement avec sa communauté sur Instagram - DR
Le philosophe dialogue régulièrement avec sa communauté sur Instagram - DR

Faut-il vraiment faire passer les autres avant soi?

Pour le maître du bouddhisme tibétain Chögyam Trungpa Rinpoché, il faut faire passer les autres avant soi. C’est peut être la différence entre la psychologique et la spiritualité, qui dit qu’il ne faut pas attendre d’avoir réglé ses problèmes pour s’engager pour autrui. Il ne faut dans tous les cas jamais s'engager pour les autres en se reniant, en se maltraitant. Il faut rester soi-même.

Vous êtes aussi perçu comme un grand vulgarisateur de la philosophie...

Ce n'est pas ce que j'essaye de faire. Je ne cherche pas à être simpliste, ce n'est pas une posture, je suis tel quel simplement en fonction de mon parcours. J'essaye de garder ce qui m'aide personnellement le plus et de partager mes impulsions. Il n'y a pas vraiment de stratégie, je cherche simplement à voir ce qui m'aide à vivre.

Vous ne seriez plus là sans la philosophie?

Sans les autres, ma femme, mes enfants, mes parents, mes amis, la philosophe, sans doute que je ne serai plus là, oui.

Comment voir le positif face à une actualité lourde depuis plusieurs années?

Ce qui aide, c'est de revenir à l'essentiel, d'inscrire sa vie dans une dynamique, de se dire: qu'est-ce que je peux faire aujourd'hui pour progresser et aller vers l'autre? Et comment faire pour ne pas me faire contaminer par la méchanceté, la violence ou encore le stress. La pandémie de coronavirus notamment nous a donné l'idée que nous étions tous sur un même bateau, afin de repartir ensemble sur des bases plus généreuses. Je ne sais pas ce que dira l'avenir, mais il ne faut pas retomber dans l'individualisme et sur un modèle qui met beaucoup de monde sur le bas-côté.

A lire: Alexandre Jollien: «Je suis optimiste, on va expérimenter les bienfaits de la solidarité qui sauve»

Partie II / Questions des lecteurs du «Temps»

Avez-vous apprécié votre rôle d'acteur dans «Presque»? Ce film connaîtra-t-il une suite? (Hervé)

Ce film est l'histoire d'une amitié avec Bernard Campan. Nous ne l'aurions pas fait sans cela. Quand on nous demande s'il y aura une suite, c'est un peu comme quand on demande à des parents à la maternité, «Alors, à quand le prochain?». Ce film a été difficile pour moi physiquement, j'ai aussi dû être dirigé avec ma grande peur d'être réduit au handicap. Le message de ce film est de montrer que la vie est précieuse, qu'on peut créer du lien, et que c’est toujours ensemble qu'on se sauve.

Qu'est-ce que le bonheur? (XZ)

Je ne crois pas au bonheur comme état stable, paisible et tranquille. Je crois plutôt à la joie inconditionnelle, donc qui n'est pas fabriquée et ne dépend pas d'une chose. Ce qui y prédispose, c'est la pratique d'un chemin spirituel, être entouré d'amis et oser une vie plus généreuse. Comme le dit Nietzsche, on pourrait aussi tout à fait se lever le matin en se demandant à qui on peut faire plaisir.

Comment faire de sa vulnérabilité une force? (Marianne)

Ce qui m'aide quand je suis dans une période de fragilité est le rapport à l'autre. Il faut oser demander de l'aide, être bien entouré, tout en restant authentique.

Votre ami Matthieu Ricard accorde beaucoup d’importance à la protection de la nature et des animaux. Quelle est votre position à ce sujet? (Marie)

Pour moi, l'écologie au sens large est de montrer que nous sommes tous habitants d'une même maison. L'attention à l'autre passe aussi par l'attention que nous portons à la nature et aux animaux. Cela fait partie des sentiers pour bâtir une société solidaire, donc une société meilleure.

Alexandre Jollien et Matthieu Ricard - DR Instagram @alexandrejollien
Alexandre Jollien et Matthieu Ricard - DR Instagram @alexandrejollien

Comment accepter le rejet amoureux? (Alexandra)

J'ai connu la dépendance affective, notamment en Corée du Sud. Ce qui m'a aidé dans cette situation est de réaliser que personne ne doit avoir le monopole de l'affection, sinon c'est le début de la souffrance. Réaliser cela est un pas vers la liberté.

Qu'est-ce qui manque à notre monde pour aller mieux? (Xavier)

Notre monde est définitivement trop individualiste. Si chacun s’appliquait à faire du bien à autrui, cela changerait efficacement le rapport au quotidien.

Plutôt qu’être pacifiste, la philosophie ne devrait-elle pas être plus combative? (Sarah)

Diogène était à la fois rebelle et à la fois dans l’acceptation. Ce type de conciliation est très difficile à atteindre. On retrouve cela chez Niestzche, où on retrouve l’amour de ce qui est le dépassement de soi, notamment quand il dit qu’il faut philosopher à «coups de marteau». C’est un réel chantier à développer, à savoir l’acceptation inconditionnelle du réel et l’engagement pour lutter contre les injustices.

La méditation à l’école, une bonne idée? (Kla)

Oui, cela peut être positif pour les enfants, mais sans l’instrumentaliser. Quand quelqu’un va mal, on a trop tendance à lui conseiller de méditer. Et cela nous dédouane. Prenons un autre exemple: quand une personne fait un burn out, on la renvoie vers de l’autogestion, sans remettre en cause les conditions peut-être inacceptables qui ont généré ce mal-être. La méditation n’est pas un tampon sur le réel qui cautionnerait les injustices.

Image d’illustration montrant des enfants en train de méditer dans une école bouddhiste - Pixabay
Image d’illustration montrant des enfants en train de méditer dans une école bouddhiste - Pixabay

La spiritualité a-t-elle sa place dans les entreprises? (Paola)

Oui, si ce n’est pas instrumentalisé. À quoi bon proposer un package de philosophie si on conserve les mêmes conditions stressantes? Méditer n’est pas accepter clé en main des conditions inhumaines, stressantes, pas solidaires.

Comment enlever certaines pensées noires de ma tête? (Alexandre)

En méditation, on apprend à ne pas chasser ces idées, mais plutôt à cohabiter avec elles. Ce qui m’aide personnellement, c’est le rapport à l’autre, aller vers les amis, et dire quand ça ne va pas. Il ne faut surtout pas rester seul avec ces passions tristes qui nous plombent. Et réciproquement être ouvert à une personne qui va mal. C’est capital.

Vous dénoncez régulièrement le rejet des personnes handicapées dans la société… (Internaute)

Nous ne sommes pas assez visibles. Cela démontre que notre société n’est pas assez solidaire. C’est aussi le cas pour les personnes âgées ou les étrangers. Il y a toujours un processus d’exclusion, plus ou moins conscient. Les médias ont aussi vocation à casser ces stigmatisations.

A lire: «Presque»: une promenade avec l’amitié et la mort

Comment avez-vous rencontré le bouddhisme? (Journaliste)

J’ai commencé à m’intéresser au bouddhisme lors de mes études à l’université de Fribourg. J’ai aussi lu le livre Comment peut-on être zen? (Le Relié) de Jacques Castermane. Il m’a beaucoup apporté. J’aime l’idée que l’humanité a des trésors de sagesse que l’on peut  visiter simplement.

Quels conseils donner à quelqu’un qui cherche à méditer? (Laura)

La méditation n'est pas une injonction, c’est une nécessité intérieure. Il faut prendre acte de ce qui est en nous, sans vouloir le changer. Il n’y a pas de recette magique, la méditation est un simple moment précis dans la journée où on prend du temps pour soi. Personnellement, je le fais chaque jour. Des grands maîtres m’ont dit que la méditation n’est pas là pour guérir nos névroses, c’est surtout un travail de fond. Malheureusement, on attend souvent d’être mal pour commencer, ce qui est une erreur. Apprendriez-vous à nager en pleine tempête?!

La simplicité est-elle une réponse à nos problèmes? (Laura)

Oui, et cela montre aussi l’opulence de la société dans laquelle nous vivons. Plutôt que se demander ce qu’il faut pour être heureux, nous devons plutôt nous interroger sur comment être heureux avec ce qu’on est et ce qu’on a. 

«La solidarité sauve, elle réchauffe». Régulièrement, Alexandre Jollien nage dans le Lac Léman - ici à 10,5 degrés - avec ses amis. - DR Instagram @alexandrejollien
«La solidarité sauve, elle réchauffe». Régulièrement, Alexandre Jollien nage dans le Lac Léman - ici à 10,5 degrés - avec ses amis. - DR Instagram @alexandrejollien

Quel est le sens de la vie? (Julien)

A priori, la vie n’a pas un sens qu’il suffirait de plaquer pour comprendre les choses. Pour moi, la vie est une direction, et nous inscrivons notre existence dans une dynamique. Pour donner du sens à ma vie, je me lève tous les matins pour progresser, expérimenter l’existence et m’ouvrir aux autres.