Lundi 12 octobre 2020 à 12:00
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Presque deux mois après le résultat controversée de l'élection présidentielle biélorusse ayant vu la victoire d'Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, la crise reste palpable dans le pays d'Europe de l'Est.

la candidate d'opposition Svetlana Tikhanovskaïa, qui remplaçait son mari emprisonné Sergueï Tikhanovski, a demandé à la communauté internationale de réagir avec «la plus grande fermeté» à la répression de la contestation, tout en demandant la démission d’Alexandre Loukachenko pour ouvrir la voie à des «élections libres, équitables et transparentes». Si l'Union européenne a refusé de reconnaître le résultat de ces élections, rien ne pourra se résoudre sans la Russie.

Pour en débattre, nous avons ouvert la discussion avec Anna Colin Lebedev, enseignante-chercheuse en science politiques à l'université Paris Nanterre et spécialiste des sociétés postsoviétiques. Voici ses réponses à vos questions.

 

  1. Question posée par Лавре́нтий Па́влович :
    Outre sa fonction géopolitique de zone tampon au nord-ouest, la Biélorussie est-elle de quelque intérêt sérieux pour qui-que-ce-soit hormis ses habitants, cela va de soi, dans le monde actuel? Ne s’agit-il pas - toujours sous cet angle géopolitique - d’un cimetière des éléphants, sans intérêt systémique majeur pour l’Occident développé, et dans cette perspective quel intérêt pour nos démocraties - hormis idéaliste - de soutenir les révoltes locales?
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    Добрый день Лаврентий Павлович (bonjour Laurent). Votre question est bien évidemment provocatrice, et repose sur une vision proche des théoriciens réalistes des relations internationales. Chaque Etat agirait en fonction de ses intérêts, les alliances et les soutiens seraient décidés en fonction de ces intérêts, souvent mercantiles. Même de ce point de vue, la Biélorussie compte, ne serait-ce que parce que c’est un pays voisin de trois Etats de l’Union européenne: Pologne, Lituanie, Lettonie. 

    C’est donc notre voisin immédiat qu’on souhaiterait stable et pacifique, et auprès de qui on voudrait avoir une influence politique et commerciale. On peut également avoir un autre point de vue, celui qui dit que l’influence de l’Union européenne s’exerce la transmission de valeurs que ses voisins souhaitent partager. Affirmer nos valeurs face à la situation biélorusse permet aussi aux Européens de définir qui ils sont, et quelle est leur place dans l’ordre international.


  2. Question posée par Jacques W. :
    Que pourrait-il arriver d'autre qu'une répression qui arrive à son but avec un maintien au pouvoir d'Alexandre Loukachenko, comme la dernière fois?
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    Bonjour Jacques. La situation aujourd’hui est très différente de ce qu’elle pouvait être lors des précédentes vagues de contestation, par exemple après les élections de 2010 où la répression a été très forte. Auparavant, le pouvoir biélorusse restait légitime auprès d’une grande partie de la population qui voyait ses défauts, mais considérait que la situation économique et sociale du pays était acceptable, ou en tout cas meilleure que chez les voisins. 

    La contestation était circonscrite à des cercles d’opposants politiquement actifs. Aujourd’hui, Loukachenko a perdu sa légitimité auprès d’une partie importante de la population, pour plusieurs raisons: la mauvaise situation économique et sociale de ces dernières années qui a érodé ses soutiens dans la classe ouvrière et les milieux modestes, la gestion désastreuse de la crise du Covid-19 qui a retourné notamment contre lui les personnes âgées, la répression violente qui a cassé l’image d’un pays sûr et pacifique, si chère aux Biélorusses. Même si Loukachenko se maintient encore au pouvoir, sa base sociale s’effrite à vue d’oeil, et il n’a pas forcément les moyens d’une répression durable.


  3. Question posée par Kin Koranta :
    Croyez-vous que la seule solution pacifique pour faire chuter le régime de Loukachenko passerait par l'attente de l'effondrement de l'économie biélorusse ou y a-t-il d'autres possibilités moins nuisibles pour le peuple biélorusse?
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    Bonjour Kin Koranta. Pour l’instant, plusieurs options de solution pacifique restent envisageables, et c’est ce qui motive les Biélorusses à continuer à descendre dans la rue, sans violence. Alexandre Loukachenko peut être poussé au dialogue, soit de l’extérieur (on pense à l’influence de Moscou), soit de l’intérieur, de la part de ses propres élites. 

    On a observé il y a deux jours une tentative de Loukachenko de lancer un dialogue: le président s’est ainsi rendu dans la maison d’arrêt des services spéciaux pour tenir une sorte de table ronde avec un certain nombre de prisonniers politiques, pendant quatre heures et demie. Certes, une discussion entre le geôlier et ses prisonniers n’est pas exactement un dialogue entre un dirigeant et sa société civile. Cependant, Loukachenko reconnaît désormais à certains de ses opposants une légitimité à discuter de l’évolution du pays. C’est la première ouverture de cette sorte depuis les élections présidentielles. La suite des événements reste bien évidemment très incertaine.


  4. Question posée par Fialin :
    L'extension de la violence policière à des vedettes et à d'anciens membres de l'appareil d'État biélorusse peut-il contribuer à soulever des parties de la société biélorusse jusqu'à présent peu ou pas impliquées dans les manifestations? Un grand merci d'avance.
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    Bonjour Fialin. Aujourd’hui la répression a touché de larges couches de la société: femmes et hommes, personnes âgées et adolescents, entrepreneurs, intellectuels et ouvriers, vedettes du sport et de la télévision. C’est ce qui la distingue des vagues précédentes de la répression. Cependant, une bonne partie des personnes qui souhaitent voir Loukachenko partir agissent autrement que par une participation aux manifestations: la population est de moins en moins loyale et l’exprime sur son lieu de travail, dans sa vie quotidienne, sur les réseaux sociaux. L’érosion est déjà profonde, mais tous ne sont pas prêts à se mettre en danger dans la rue.


  5. Question posée par Kin Koranta :
    L'UE, et l'Occident en général, devraient-ils appliquer des sanctions économiques pour le pays ou se limiter aux sanctions politiques?
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    L’Union européenne a effectivement une possibilité de sanctions économiques, étant le deuxième partenaire commercial de la Biélorussie après la Russie, et une diminution de ses exportations (de bois, de gaz naturel, d’engrais chimiques...) pourrait peser lourdement sur l’économie biélorusse. 

    C’est cependant une question qui divise à la fois les Occidentaux et les Biélorusses: pour faire tomber un leader autoritaire, faut-il accepter de faire souffrir la population de son pays?


  6. Question posée par Zadodo :
    Quel rôle vont objectivement jouer les femmes dans la révolution du pouvoir en cours en Biélorussie?
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    Bonjour Zadodo. Les femmes ont joué un rôle central, mais très particulier, dans les protestations de ces derniers mois, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer au Temps. Voici l’entretien qui répondra à votre question.


  7. Question posée par Chris :
    Bonjour, Je me demandais quel était le rôle de la Russie dans ce conflit? Pourquoi est-ce que Poutine continue à soutenir Loukachenko alors que ce dernier avait vivement critiqué la Russie lors de la campagne présidentielle? Est-ce que Loukachenko a vendu la Biélorussie à la Russie en échange de sa protection? Quels sont les parallèles avec la crise en Ukraine? Merci beaucoup pour vos éclairages.
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    Bonjour Chris. Pour le Kremlin, la Biélorussie est le seul voisin loyal qui lui reste à sa frontière européenne, après le rejet de Moscou par l’Ukraine. En termes géopolitiques, il est important pour Moscou de garder ce dernier bastion. Loukachenko est un partenaire acariâtre, mais familier pour la Russie. Par ailleurs, les relations entre les deux pays sont étroites d’un point de vue économique mais aussi social. 

    La grande différence avec l’Ukraine de 2014 est que la protestation biélorusse ne se construit pas du tout sur une logique d’opposition entre Russie et Union européenne. Il s’agit d’une contestation de l’intérieur d’un pouvoir autoritaire. Les opposants ont à plusieurs reprises souligné qu’ils ne remettaient pas du tout en question les relations privilégiées de leur pays avec la Russie.


  8. Question posée par Kel :
    Que devient aujourd'hui Sergueï Tikhanovski? Sa compagne promet-elle de lui laisser sa place si elle est élue au pouvoir?
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    Sergueï Tikhanovski a été récemment autorisé à parler au téléphone avec sa femme, sans doute pour montrer qu’il était encore en vie et en état de parler. En prison, sa connaissance de ce qui s’est passé en Biélorussie depuis le mois d’août est sans doute très limitée. Sa femme Svetlana Tikhanovskaia a désormais construit sa propre voie politique, et bénéficie sans doute aujourd’hui d’un soutien plus large que celui dont pouvait bénéficier son mari. Cependant, elle affirme toujours que son objectif premier est d’assurer la tenue de nouvelles élections présidentielles justes, non de mener une carrière politique personnelle.


  9. Question posée par Juan :
    Quelles franges de la population soutient encore Alexandre Loukachenko en Biélorussie? Avez-vous une idée de la proportion que cela représente à l'échelle du pays?
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    C’est une question importante. Une étude dont les résultats seront bientôt publiés a été conduite par la Chatham house. Elle affirme que Tikhanovskaia aurait en réalité obtenu près de la moitié des voix pendant les élections, et Loukachenko environ 20%. Il faut y ajouter tous les Biélorusses qui ont voté pour le pouvoir ou pour l’opposition, mais qui sont aujourd’hui effrayés d’un changement brutal, et méfiant de ce que l’avenir leur réserve si un changement de pouvoir s’opère. Leurs craintes ne sont pas tant politiques que socio-économiques, Loukachenko ayant assuré pendant longtemps une stabilité et un niveau de vie plutôt décent à beaucoup de Biélorusses.


  10. Question posée par Marie :
    On évoque peu «l’État de l’Union» entre la Biélorussie et la Russie, traité datant de décembre 1999 prévoyant notamment la création d’une confédération entre les deux pays, avec un seul président, une seule monnaie, un seul drapeau.... Le Bélarus peut-il devenir la prochaine Crimée? Ce projet peut-il s'accélérer si Loukachenko voit qu'il n'a plus d'issue?
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    Le projet de l’Etat de l’Union n’a jamais véritablement décollé. Si les barrières douanières et les frontières terrestres ont bien été supprimées pendant un long moment entre les deux pays, Alexandre Loukachenko s’est bien gardé de laisser la Russie aller plus loin. L’attachement à la souveraineté de son pays est très fort chez ce leader autoritaire. 

    Par ailleurs, peu de Biélorusses (environ 17% selon une étude indépendante) souhaitent aujourd’hui un rattachement de leur pays à la Fédération de Russie; les relations cordiales leur suffisent amplement. Selon la même étude, ces dernières années, le nombre de Biélorusses soutenant une union avec la Russie diminue, alors que le nombre de Biélorusses souhaitant un rapprochement avec l’Union européenne augmente.

    Certes, Poutine pourrait forcer la main de Loukachenko, mais un scénario criméen ne ferait que retourner la population biélorusse contre Moscou. A l’heure actuelle, cela semble peu probable.

    Conclusion
    Réponse donnée par Anna Colin Lebedev

    Merci à tous pour vos questions. Beaucoup de choses nous apparaissent surprenantes dans les événements biélorusses: l’émergence rapide d’une contestation dans un pays qu’on pensait passif et résigné; le caractère pacifique de la protestation; son refus de positionnement géopolitique; l’impossibilité de calquer le «schéma ukrainien» sur la situation Biélorusse. Difficile aujourd’hui de prévoir la suite des événements, mais les Biélorusses ont encore de quoi nous surprendre.