Mercredi 3 juin 2020 à 11:00
En ligne

Pour contrer la propagation de la pandémie de coronavirus, nous avons renoncé à organiser des événements dans nos locaux. Mais pour que vous puissiez tout de même assister aux conférences prévues, certaines seront proposées sur notre site sous forme de vidéo ou de chat en ligne.

Durant ces trois derniers mois, la Suisse a subi de plein fouet la crise du coronavirus. Si son économie a durement été touchée, elle a aussi observé un Conseil fédéral qui gouverne, une population qui se responsabilise, un système de santé qui tient le choc grâce à l’union sacrée entre hôpitaux publics et cliniques privées. Mais tout a-t-il été vraiment bien géré?

Quel rôle a réellement joué le Conseil fédéral dans cette crise? Qu’ont révélé les événements sur le système politique suisse? Se dirige-t-on vers le retour d’un libéralisme musclé? Cette crise peut-elle avoir des conséquences sur les prochaines votations?...

Pour en discuter, nous avons ouvert le dialogue avec Michel Guillaume, correspondant parlementaire du «Temps» à Berne. Depuis le mardi 25 février 2020, marqué par le premier cas positif enregistré en Suisse, il a observé au quotidien le fonctionnement de l’appareil gouvernemental et ses acteurs.

Découvrez ci-dessous ses réponses à vos questions.

 

  1. Question posée par Gwaskell :
    Pourquoi le Conseil fédéral s'est-il refusé à filtrer dès le départ les travailleurs frontaliers venant des foyers de la maladie afin de ne laisser passer que la main d'oeuvre indispensable au fonctionnement des établissement de soin?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:01

    La question des travailleurs frontaliers a donné des sueurs froides au Conseil fédéral. Le canton du Tessin accueille chaque jour 68 000 frontaliers, dont plus de 4000 travaillant dans le secteur de la santé sans eux, les hôpitaux ne fonctionnent plus. Il était pratiquement impossible de faire une distinction à la frontière. Mais de facto, le problème s’est en partie résolu de lui-même lorsque les autorités cantonales ont décrété «l’état d’exception» le 13 mars, mettant à l’arrêt tous les chantiers.


  2. Question posée par EMIR :
    Comment expliquer que la Suisse, avec une population presque identique et également une frontière commune avec l'Italie, ait eu trois plus de morts que l'Autriche?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:40

    C’est une question à laquelle personne ne peut répondre à l’heure actuelle. Il faudrait procéder à des études scientifiques qui prendraient plusieurs mois, voire des années.


  3. Question posée par LIERRE :
    On a actuellement au Conseil fédéral une ex-pianiste, une ex-traductrice, deux ex-agriculteurs, un ex-économiste, une ex-avocate et un ex-médecin. D'accord, c'est le jeu démocratique. Mais ne serait-il pas temps, dans une société en pleine évolution technologique, de compter au nombre des élus un(e) scientifique au moins, apte à imprégner les débats internes d'un climat adéquat, avant le recours aux spécialistes?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:42

    C’est l’assemblée fédérale, soit les 246 membres du Conseil national et du Conseil des Etats, qui élit les membres du gouvernement. Plus généralement, votre question pose le problème du dialogue entre la politique et la science, qui a bien fonctionné lors de cette pandémie. Au début de la crise, des spécialistes comme Marcel Salathé et Christian Althaus ont vivement critiqué le travail jugé trop «technocratique» de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Or, cet office n’a pas hésité à les intégrer dans des groupes de travail. Marcel Salathé a ainsi beaucoup contribué à développer l’application de traçage qui doit empêcher la survenue d’une seconde vague du coronavirus.

     


  4. Question posée par y123a :
    Pensez-vous que le Conseil fédéral a bien protégé les PME?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:42

    Le Conseil fédéral a dû faire face à une situation extraordinaire. Au tout début, il a utilisé l’instrument du chômage partiel (RHT pour réduction de l’horaire de travail). Ce mécanisme a été conçu comme une aide d’urgence pour inciter les entreprises à conserver leurs employés en attendant que l’économie reparte. 

    De l’avis du directeur général de la Fédération des entreprises romandes (FER) Blaise Matthey, «malgré les dizaines de milliards investis, on ne pourra pas sauver toutes les entreprises, mais la situation aurait pu être bien plus grave». Selon lui, l’exercice a été «relativement bien réussi jusqu’ici». Il faut aussi noter que la Suisse alémanique n’a pas du tout la même appréciation que la Suisse romande quant au rôle de l’Etat. Pour elle, l’aide débloquée a déjà été largement suffisante.


  5. Question posée par André :
    Pourquoi avons-nous tant méprisé les personnes âgées en les confinant comme des criminels?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:44

    Soyons justes! Les autorités ne les ont jamais traités comme des criminels. Mais je comprends votre question, car dans cette crise c’est effectivement la toute première que je me suis posé: n’ostracise-t-on pas les personnes âgées? Dans le but de préserver leur santé physique, ne prend-on pas le risque de ruiner leur santé psychique? L’OFSP a toujours souligné qu’il a recommandé aux personnes vulnérables de rester chez elles, mais qu’il n’a jamais interdit aux personnes de plus de 65 ans de faire leurs emplettes en prenant les précautions nécessaires. Il a voulu éviter le mélange intergénérationnel qui aurait pu les mettre en danger. Cela dit, ce sont les cantons qui ont interdit les visites dans les homes pour personnes âgées. Ils les ont ainsi privés de ce que nos aînés ont de plus cher : le contact avec leurs enfants et petits-enfants. A mon humble avis, l’armée, dont plusieurs milliers d’hommes ont été en «position d’attente», aurait dû mettre sur pied des parloirs sécurisés permettant ces visites dans tous les EMS.


  6. Question posée par Ana Bragança :
    On sait que les nouveaux cas positifs indiqués chaque jour par les autorités correspondent au numéro de personnes testées en laboratoire. Cependant, est ce qu'on connaît la pourcentage réel de personnes infectées?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:46

    Non, on ne le connaît pas. Selon une étude genevoise, 10% de la population ont contracté le coronavirus, cela dans un canton très touché par la crise. On peut ainsi supposer que ce pourcentage est inférieur pour l’ensemble de la Suisse.


  7. Question posée par Ninajazz :
    Qu'est-ce qui explique, à votre avis, le cafouillage de communication au moment d'annoncer les mesures de déconfinement (rétropédalage, etc.) par rapport à la clarté de la communication au moment d'annoncer les mesures de confinement? Un manque de concertation confédération-cantons, la pression des lobbies, autre? Merci :-)
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:47

    Lorsque le Conseil fédéral a décrété le droit d’urgence le 16 mars, la présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga a appelé à l’union sacrée en Suisse. Le même soir, tous les partis ont soutenu l’action du Conseil fédéral, ce qui n’était jamais arrivé lors des dernières décennies. Dès la mi-avril, il s’est avéré que la Suisse avait bien maîtrisé la situation, ce qui a forcément très vite lézardé cette belle unanimité. 

    Au sein du Conseil fédéral, les ministres les plus proches de l’économie, soit les deux UDC Guy Parmelin et Ueli Maurer et les deux PLR Ignazio Cassis et Karin Keller-Sutter, ont voulu rouvrir les magasins et les restaurants plus vite que les socialistes Simonetta Sommaruga et Alain Berset. C’est le moment où les intérêts de l’économie - exprimés par les associations faîtières que sont Economiesuisse et Gastrosuisse entre autres - ont pris le pas sur ceux de la santé publique.


  8. Question posée par Edenna :
    La Suède n'a pas été confinée pendant la crise du coronavirus. Il n'y a pas eu plus de contaminés ni des morts. L'économie et l'enseignement en Suède n'ont pas eu donc à souffrir des conséquences du coronavirus. Pourquoi, avec le recul de la situation et l'exemple de la Suède, ne passons-nous pas plus rapidement à un retour à la normale?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:48

    Il est abusif de prétendre que la Suède a fait tout juste alors que la Suisse a joué à se faire peur. En ne fermant ni écoles ni restaurants, la Suède n’a certes pas misé sur l’immunité collective, mais son épidémiologiste en chef Anders Tegnell a laissé entendre que la stratégie choisie pourrait la favoriser en protégeant la population dans l’hypothèse d’une deuxième vague. Même s’il faut prendre ces statistiques avec prudence : la Suède affiche aujourd’hui un nombre de décès – par rapport au nombre de cas confirmés - deux fois plus élevé que la Suisse selon le site «corona-data.ch». 

    La Suède déplore désormais plus de 4000 morts, contre 1900 dans notre pays, et chaque week-end à Stockholm, des manifestants dénoncent «les mensonges» de leurs autorités : ils les accusent d’avoir «sacrifié les patients les plus âgés» dans les EMS en refusant de les hospitaliser. Il est fort possible que dans un an, lorsqu’on tirera le bilan des stratégies adoptées, la Suède devienne «l’exemple à ne pas suivre».


  9. Question posée par Marylou :
    Que pensez-vous sur le fait que les hôpitaux se soient focalisés «que» sur le Covid-19, laissant, oubliant d’autres maladies comme le cancer et que des êtres humains en sont décédés?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:49

    En décrétant le droit d’urgence le 16 mars, le Conseil fédéral a interdit aux hôpitaux de procéder à toutes les interventions et opérations non urgentes. Mais toutes les autres ont été traitées. Il est vrai que des patients ont renoncé à se faire hospitaliser, soit parce qu’ils avaient peur de se faire infecter, soit parce qu’ils ont sous-estime la gravité de leurs maux. 

    Votre question est donc tout à fait justifiée. Un directeur d’hôpital nous l’a confirmé. Dans quelques cas heureusement très rares, des personnes souffrant de douleurs cardiaques ont trop tardé à appeler le SMUR, qui n’a pu que constater leur décès à la maison. Mais il est difficile de jeter l’anathème sur qui que ce soit.


  10. Question posée par Lulu :
    Taïwan a le double de population et seulement une dizaine de morts et le pays continue de vivre sans confinement généralisé. Alors, pourquoi la Suisse ne prend pas exemple?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:50

    D’abord, Taïwan a une véritable culture des épidémies, étant l’une des principales victimes du SRAS en 2003. De plus, cette île de 23 millions d’habitants, qui a été bannie de l’OMS sous la pression de Pékin, a compris avant tout le monde la gravité de la situation. Elle a écouté les lanceurs d’alerte de Wuhan et agi dès le 31 décembre en prenant des mesures de sécurité en obligeant ses résidents à porter le masque dans l’espace public, sans toutefois les confiner strictement.

    La Suisse n’a pas la même culture des épidémies. En 2003 et en 2009, elle a plus ou moins été épargnée par le SRAS – il n’y a eu aucun cas positif – et par le virus H1N1, qui n’a fait qu’une quinzaine de victimes. Le Conseil fédéral a peut-être tardé à décréter le droit d’urgence dans la mesure où la population s’est montrée indisciplinée lors du week-end des 14 et 15 mars. Mais ensuite, la population, qui a été responsabilisée comme à Taïwan, a su se montrer disciplinée et solidaire.


  11. Question posée par Julien :
    Selon vous, cette crise peut-elle avoir une incidence sur la votation autour de la libre circulation en septembre? Si oui, dans quelle mesure?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:02

    La votation était déjà très ouverte avant la crise du coronavirus, et elle l’est encore plus désormais. L’UDC compte profiter du climat anxiogène et prétend qu’en rouvrant les frontières, on va vers une libre circulation des chômeurs plutôt que des travailleurs. 

    Cela, ce sont des slogans. La réalité économique, c’est la Suisse dépend de l’UE pour 55% de ses exportations. Casser la voie bilatérale, c’est prendre le risque d’ajouter une deuxième crise à celle de la pandémie, qui plongerait la Suisse dans une récession économique majeure puisqu’elle verra son PIB chuter de 5 à 10%. A une exception près – celle de 2014 -, le peuple a toujours voté en faveur de la voie bilatérale. Ce sera l’occasion pour lui de confirmer - ou non - cet attachement.


  12. Question posée par Julie :
    Franco-suisse, j'ai assisté à la différence flagrante de communication entre la France et la Suisse. Pourquoi Alain Berset a-t-il tenu à critiquer la France, notamment les mots employés par Emmanuel Macron dans une des premières conférences de presse du Conseil fédéral? Différence de culture?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:09

    La tonalité des discours a effectivement été très contrastée. Côté français, Emmanuel Macron a adopté un ton martial, probablement pour mieux souligner la solennité du moment. Côté suisse, jamais les conseillers fédéraux n’ont recouru à ce langage militaire. La présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga et le ministre de la santé Alain Berset ont appelé à l’unité nationale par les mots «responsabilité» et «solidarité», sans autre effet de manche. 

    La différence de culture était effectivement flagrante: très verticale en France, et beaucoup plus horizontale en Suisse, où ce sont les citoyens qui prennent les décisions en dernier recours. Ce sont ces citoyens qu’on appelle «le souverain» dans notre pays.


  13. Question posée par Marie :
    Quelles ont été selon vous les erreurs du Conseil fédéral dans cette crise? Et les bonnes décisions?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:17

    A 80%, j’estime personnellement que le Conseil fédéral a fait juste. Il a développé une stratégie de mesures graduelles, en sachant qu’elles devaient être proportionnées pour être comprises et suivies par la population. Il a renoncé à un confinement strict tel que celui imposé en Italie, en France et en Espagne. Dans l’ensemble, la population s’est montrée très disciplinée, ou plutôt auto-disciplinée. A mon avis, le Conseil fédéral n’a commis qu’une erreur. Il aurait dû décréter le droit d’urgence le vendredi 13 mars déjà, et non pas seulement le lundi 16 mars. Entre ces deux dates, il y a eu un week-end de flottement, avec quelques endroits en Suisse où on a fait la fête sans le moindre respect des mesures de sécurité.


  14. Question posée par :
    La démocratie helvétique sort-elle renforcée de cette crise?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:27

    Cette crise du coronavirus a été un formidable révélateur des forces de la Suisse, mais aussi de toutes ses faiblesses. Commençons avec les forces: un gouvernement qui s’est révélé à la hauteur, alors qu’il avait été plutôt faible lors de la dernière législature, notamment sur le dossier européen; le sens civique de toutes et tous les résidents - suisses et étrangers; la robustesse du système de santé, certes cher, mais souple et efficace; et enfin la bonne collaboration entre les secteurs public et privé, qui ont su oublier leur rivalité.

    Côté faiblesses: un plan de pandémie qui était adapté pour une grippe, mais pas pour un nouveau virus se propageant à une vitesse folle: un système politique qui s’est grippé avec un parlement se sabordant durant trois semaines et des votations populaires renvoyées; un fédéralisme parfois très lourd, surtout au début de la crise; et enfin ces poches de pauvreté que la Suisse ne veut pas voir: un million de personnes vivent dans ce pays dans un état de précarité.


  15. Question posée par Lionel :
    La décision la plus courageuse du Conseil fédéral suisse, et plutôt à raison, n'a-t-elle pas été de refuser le confinement total de sa population? Savez-vous si un ou plusieurs des sept sages voulaient un confinement total similaire à celui effectué en France ou en Italie?
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:34

    A ma connaissance, le Conseil fédéral n’a pas voté en prenant ses décisions. Ses délibérations restent bien sûr secrètes. Mais c’est un secret de polichinelle que le ministre des finances Ueli Maurer a souvent contredit ses collègues et n’a pas porté toutes leurs décisions. Il n’a d’ailleurs pas caché son malaise dans une interview à la NZZ.

    En ce qui concerne le «confinement», le Conseil fédéral m’a semblé unanime. C’est d’ailleurs un terme qu’il n’a jamais - ou alors très rarement - employé en conférence de presse. Alain Berset m’a personnellement confié «qu’il n’avait jamais été question d’enfermer tout le monde à la maison».

    Conclusion
    Réponse donnée par Michel Guillaume à 11:54

    Durant cette heure, je n’ai pas pu répondre à toutes les questions des internautes. Merci à toutes celles et ceux qui n’ont pas reçu de réponse de faire preuve de compréhension. Personnellement, j’ai essayé de faire mon métier avec beaucoup d’humilité. Jusqu’ici, la seule certitude qu’il y a eu dans cette crise, c’est l’incertitude. Et il nous faudra toutes et tous apprendre à vivre avec.