Mardi 4 mai 2021 à 14:00
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Le bilan des décès liés au Covid-19 en Inde a dépassé le seuil des 200 000 victimes alors que le pays subit depuis plusieurs semaines une véritable flambée de contamination. Le 27 avril, on recensait 362 000 contaminations en 24 heures, pour 3 200 décès quotidiens. Une véritable hécatombe pour le deuxième pays le plus peuplé au monde. Alors que les hôpitaux sont débordés, des milliers de malades se retrouvent désormais livrés à eux-mêmes, sans médicaments ou oxygène. Pendant ce temps, des crématoriums à ciel ouvert ont été ouverts en catastrophe sur des parkings. Une situation qui terrifie le monde, alors que des premiers cas du variant indien ont été détectés en France et la Suisse.

Pour en parler Amit Joshi, professeur d'IA, d'analytique et de stratégie marketing à la haute école de management IMD à Lausanne et spécialiste en économie. Il connaît parfaitement l’Inde pour y avoir vécu et travaillé. Il est notamment titulaire d'un diplôme d'études supérieures en gestion à l'Indian Institute of Management de Calcutta et d'un doctorat de l'UCLA Anderson School of Management de Los Angeles.

Ram Etwareea, journaliste pour «Le Temps». Spécialisé en économie et finance, il suit depuis 2001 les évolutions des principaux pays émergents, notamment le Brésil, la Chine, l’Inde, la Russie et l’Afrique du Sud.

Découvrez ci-dessous l'ensemble des réponses à vos questions.

Concrètement que se passe-t-il aujourd’hui en Inde? Les images que l’on voit dans les médias ne sont-elles pas exagérées? Ne dramatise-t-on pas exagérément la situation? (Kelo) 

Amit Joshi: Je pense que nous assistons à un certain engouement, oui, mais il y a aussi des éléments de réalité. Regardons les chiffres. Avec une population de 1,3 milliard d'habitants, l'Inde a signalé environ 400 000 cas par jour. Ce sont des chiffres énormes. Mais, par habitant, ces chiffres sont à peu près équivalents à ceux que la France déclare actuellement. De même, si l'on considère le taux de mortalité, les chiffres de l'Inde ne sont pas encore proches de ceux de plusieurs pays européens.

Cependant, dans certains points chauds, tels que Delhi, Bangalore, etc. la situation est effectivement très mauvaise. Cela résulte principalement du faible rapport entre le nombre de lits d'hôpitaux et de médecins et la population du pays. De ce fait, même un taux d'hospitalisation de 5% entraîne des résultats catastrophiques. Par exemple, plusieurs rapports font état d'hôpitaux spécifiques manquant d'oxygène, entraînant la mort de patients. Ces rapports sont vrais, mais ne reflètent pas l'ensemble de la situation.

Ram Etwareea: Avec environ 300 000 cas par jour, on ne peut pas dire que la situation n’est pas tragique. Le manque de lits, d’oxygène et d’autres équipements médicaux met en évidence la détresse que traverse le pays. Cela dit, il me semble qu’il commence à y avoir un certain voyeurisme dans ce drame. J’ai l’impression d’un abus d’images.

Quel rôle joue l'attachement à la religion dans la flambée actuelle? (Emilie)

Ram Etwareea: La religion est extrêmement présente dans la vie des Indiens, quelle que soit leur croyance. En ce qui concerne les hindous, largement majoritaires, ils sont de fervents pratiquants. C'est en pleine période de Covid-19 qu'est arrivé le Kumb Mela, un rassemblement au bord du Gange. Le gouvernement indien aurait pu l'annuler partant du principe de précaution. Il a sans doute ses propres raisons et sa propre réalité. Qui qu'il soit, ce rassemblement et d'autres ont sûrement contribué à la contamination.  Il faut dire qu'en matière de précaution, le gouvernement central n'est pas l'exemple à suivre. Plus haut, j'ai mis Trump, Johnson, Bolsonaro et Modi dans le même panier.

De nombreux événements de masse ont eu lieu en Inde ces dernières semaines, notamment des fêtes religieuses. Pourquoi cela a-t-il été autorisé?  D’autres événements de ce type sont-ils prévus ces prochaines semaines? (Xavier)

Ram Etwareea: Oui, c’est assez incompréhensible d’autant plus que les avertissements avaient été donnés. Les images du Kumb Mela, j'insiste, cette fête religieuse où il y avait des milliers de dévots au bord du Gange, était effrayante. Je me répète: les meetings publics en vue d’élections régionales ont également vu des milliers de personnes réunis sans masque et sans aucune autre précaution.

Peut-on réellement parler de défaillance du gouvernement indien dans cette crise pandémique? (Vavan)

Amit Joshi: Il s'agit sans aucun doute d'un échec à tous les niveaux du gouvernement - central, étatique et local, ainsi que de la population en général. Étant donné que l'Inde a réussi à combattre la première vague, des mesures auraient dû être prises pour se préparer à l'inévitable deuxième vague. Il y avait un sentiment général qui a poussé à croire que le pire était passé parmi la population.

En revanche, certains rapports font état de quelques administrateurs compétents qui ont utilisé les mois entre la première et la deuxième vague pour préparer des hôpitaux, construire des usines d'oxygène et stocker des médicaments dans leurs régions. Ces régions ont été en mesure de répondre rapidement à la crise actuelle.

L’Inde fabrique de nombreux médicaments et produit aussi des vaccins. Cette situation, où on voit une population qui semble totalement démunie, n’est-elle pas paradoxale? Comment l’expliquer? (Lionel)

Amit Joshi: L'Inde est en effet très avancée dans le secteur de la pharmacie et des vaccins. De plus, comme je l'ai indiqué plus haut, environ 10 % de la population indienne a déjà été vaccinée. En soi, ce n'est pas suffisant. Toutefois, si l'on considère que l'Inde n'est pas une nation riche, qu'elle est très étendue et que ses infrastructures ne sont pas idéales, l'Inde s'en sort raisonnablement bien. Le vaccin est actuellement proposé gratuitement à tous ceux qui le souhaitent, bien qu'il puisse y avoir un certain temps d'attente avant de l'obtenir.

Quel est le poids du tourisme en Inde sur l’économie? J’ai l’impression que ce qui se passe dans le pays risque de durablement le compromettre... (Greg)

Amit Joshi: Ironiquement, le tourisme en tant qu'industrie n'était pas très important en Inde avant la pandémie, et donc l'effondrement de ce secteur pourrait ne pas avoir un impact global énorme sur l'économie. Certainement, certaines zones géographiques pourraient être touchées cependant, le secteur de l'hospitalité en Inde est très compétitif et devrait être en mesure d'attirer des visiteurs une fois la crise réglée.

Comment réagissent les politiques et les partis? Trouve-t-on des populistes qui nient la pandémie ou qui la minimisent comme un Bolsonaro ou un Trump? (Jacques)

Ram Etwareea: On a vu récemment des images du premier ministre indien refuser un masque de protection alors même qu’il se trouvait dans un lieu public. Son comportement en dit long. A mon avis, le principe de précaution aurait dicté l’annulation de nombreux événements qui ont vu des milliers d’Indiens (meetings électoraux, Kumb Mela, matches de cricket).

Amit Joshi: Modi est souvent comparé à Trump ou Poutine. Pourtant, il faut noter que dans sa réponse à la 1re vague, il leur était très largement opposé. Modi a en effet été critiqué pour avoir imposé le confinement le plus strict du monde (1,3 milliard de personnes bloquées chez elles pendant 1 mois!). Il était aussi très favorable à une vaccination rapide et a toujours porté des masques et prit de la distance sociale. Du moins, tout cela, c'était lors de la première vague.

Lors de la 2e vague, il a commis quelques erreurs en autorisant les festivals religieux (bien que nous ne sachions pas scientifiquement s'ils ont causé la propagation) et les rassemblements électoraux dans plusieurs états (bien que ces états ne soient pas les plus touchés). S'il ne fait aucun doute que les décisions du gouvernement sont l'une des causes de la crise actuelle, elles n'en sont certainement pas le seul moteur. Nous aurons besoin d'une bonne analyse au fil du temps pour vraiment comprendre ce qui aurait pu empêcher la 2e vague (le cas échéant).

Que pouvez-vous nous dire autour des morts et cas de contamination en Inde? Les chiffres sont-ils sous-estimés? (Willy)

Amit Joshi: Il est tout à fait probable que le nombre de décès soit sous-estimé - mais c'est le cas pour pratiquement tous les pays de la planète. Nous ne connaîtrons le taux de mortalité réel que lorsque nous le comparerons aux moyennes des taux de mortalité classiques d'avant 2020. En l'état actuel des choses, un site comme Worldmeter rapporte un taux de mortalité en Inde de 160 par million d'habitants, soit moins de 1/10e de celui des États-Unis et environ 1/8e de celui de la Suisse! Ainsi, même si nous supposons que seulement la moitié des décès sont déclarés (ce qui est très improbable!), les chiffres de l'Inde sont loin d'être comparables à ceux des États-Unis et de l'Europe.

Ram Etwareea: Je suis d’accord avec le professeur Amit Joshi. On fera le compte après. Mais à présent, mon attention est braquée sur les mesures prises par le gouvernement indien pour stopper le virus. La communauté internationale a répondu présente pour aider le pays et j’espère que le nombre d’infections diminue rapidement. A partir de là, c’est le gouvernement indien qui doit tirer les leçons de cette crise et prendre les mesures structurelles pour se préparer à de nouvelles vagues di Covid-19 ou à d’autres pandémies. Apparemment, ce n’est pas fini, nous prédisent les virologues.

Les réseaux sociaux sont-ils toujours aussi censurés en Inde? Cela participe-t-il selon vous au chaos ambiant qui semble régner dans le pays ? (Petrol)

Amit Joshi: Les réseaux de médias sociaux ne sont certainement pas censurés en masse. En fait, ces réseaux sont actuellement la ligne de vie à travers la nation pour coordonner les efforts, faire des demandes et signaler les situations d'urgence. Il y a un effort d'organisation à grande échelle, utilisant ces médias pour informer le grand public sur la disponibilité des lits, de l'oxygène et des ventilateurs, etc. J'ai également constaté des efforts pour aborder l'aspect de la santé mentale de cette crise, en utilisant les médias sociaux.

Existe-t-il des raisons d'être optimiste pour l'Inde aujourd'hui? (Jean)

Amit Joshi: Un de mes amis dit que l'Inde décevra toujours les pessimistes et les optimistes! Étant donné la nature très pessimiste de la situation actuelle, je pense donc qu'il y a des raisons d'être optimiste!

L'État du Maharashtra (où se trouve Mumbai), dont je suis originaire, semble avoir quelque peu maîtrisé la situation, avec des taux d'infection et de mortalité plus faibles. Le grand public et les organisations non gouvernementales à but non lucratif font un travail remarquable, notamment en créant des «banques d'oxygène» volontaires, semblables aux banques alimentaires.

L'Inde continue de vacciner à un rythme d'environ 2 millions de personnes par jour. Bien que ce chiffre soit faible pour sa population, notons qu'il équivaut à vacciner un Suisse tous les 4 jours! Dans l'ensemble, je pense qu'il y a de la lumière au bout du tunnel.

Ram Etwareea: Le Fonds monétaire international avait prévu une croissance de 12% pour l’Inde en 2021. L’agence Bloomberg avait pour sa part anticipé 112,6%. Celle-ci vient de la ramener à 10,7%. La suite dépendra de la durée de la pandémie. Les Indiens n’attendent pas le pic avant plusieurs mois. Plusieurs États indiens, dont le Maharastra qui pèse jusqu’à 14% du PIB connaît un semi-confinement prolongé. Cela aura un impact sur l’évolution économique.

J’ai aussi vu que la demande d’électricité n’a pas baissé ces dernières semaines, ce qui veut dire que les usines continuent à fonctionner. C’est une bonne nouvelle pour le maintien de l’emploi. Même si on sait que le taux de chômage a augmenté au premier trimestre 2021 par rapport au précédent.

Que révèle la crise sanitaire actuelle en Inde sur l’état du pays? (Laura)

Ram Etwareea: Aucun pays n’était prêt à faire face à la pandémie du Covid-19. Aucun pays n’avait le nombre de lits nécessaires ou de stocks d’oxygène pour réanimer les  patients. L’Inde n’est pas une exception. Mais la pandémie met en lumière ses importants manquements structurels. Et ils sont nombreux.

Mais il y a aussi une autre facette. En termes médicaux, l’Inde est une championne. Des hôpitaux de classe mondiale, un personnel de santé extrêmement bien formé, des équipements des plus sophistiqués sont bien là. Le tourisme de santé en Inde est une réalité. Mon propre grand frère est allé se faire soigner à Chennai il y a deux ans.

La situation indienne inquiète aussi le monde. A quelles conséquences économiques peut-on s’attendre? (SDX)

Amit Joshi: Lorsque la poussière retombera, je pense que l'impact économique de la crise sera assez important. Des appels ont déjà été lancés en faveur d'un deuxième confinement. Si cela se produit, je ne serai pas surpris si le taux de croissance devient négatif ou est très faible pour 2021. 

Même s'il n'y a pas de second confinement, les prévisions précédentes d'une croissance de 11% en 2021 semblent exagérées. Étant donné la jeunesse de la population du pays, cela pourrait conduire à un chômage de longue durée et à des troubles sociaux à l'avenir...

Ram Etwareea: L’agence Bloomberg qui dispose de son propre centre de recherches a déjà révisé le taux de croissance pour 2021 à la baisse. Je voudrais aussi attirer l’attention sur la bourse indienne. Je n’ai pas vu son évolution aujourd’hui, mais les investisseurs n’abandonnent pas massivement le marché indien.

A quel bilan peut-on s’attendre concrètement en Inde? (Vero)

Amit Joshi: Je vois trois conséquences à moyen et long terme. Premièrement, d'un point de vue social, cet événement peut conduire à une augmentation des investissements dans le secteur indien des soins de santé et des infrastructures, qui a été à la traîne jusqu'à présent. Deuxièmement, le choc économique négatif qui en découle peut nécessiter des mesures radicales pour le corriger. Troisièmement, cela peut avoir un impact politique sur le gouvernement actuel, surtout si le peuple le tient pour responsable de cette situation qui a échappé à tout contrôle.

Ram Etwareea: Malgré le Covid-19 et en espérant que la situation sanitaire est maîtrisée à terme, l’Inde a tout pour reprendre le chemin de la croissance. C’est un grand pays, c'est un grand marché, la population est jeune et de plus en plus éduquée et formée. La classe moyenne croît. Les besoins en infrastructures et en produits de consommation courante augmentent. On peut dire que le Covid-19 ne fera pas dérailler le train indien. J’ajoute que le gouvernement fait tout pour attirer des entreprises étrangères qui sont actuellement basées en Chine. Apple produit déjà ses iPhone dans le sud de l’Inde. La stratégie «Make in India» du premier ministre Modi pourrait s’avérer gagnante.

Comment se passent les campagnes de vaccination en Inde actuellement? Le pays mise-t-il tout là-dessus pour endiguer la pandémie? (Xavier) 

Ram Etwareea: L’Inde est l’usine du monde en ce qui concerne la production de vaccins. A lui seul, le Serum Institute of India (SII) fournit 50% des vaccins. Pour faire face à la demande liée au Covid-19, l’entreprise a augmenté sa capacité de production. Elle produit sous licence le vaccin d’AstraZeneca. Dans un premier temps, le SII a fourni des vaccins au marché indien. Il en a aussi exporté tout comme il a participé à la diplomatie de vaccins qu’a voulu mené le premier ministre indien Narendra Modi.

Face à la montée de la pandémie en Inde, les exportations sont désormais interdites. Mais l’Inde étant un grand pays, les quantités produites sont insuffisantes. Il ne faut pas oublier que le SII subit les conséquences de la décision américaine d’interdire les matières premières. Apparemment, l'administration Biden a rouvert le robinet pour aider l’Inde.

Amit Joshi: La vaccination est sans aucun doute un élément essentiel de sa stratégie de lutte contre la pandémie. Comme je l'ai indiqué ci-dessus, le pays vaccine 2 millions de personnes par jour et a déjà vacciné plus de 150 millions de personnes. Le pays est de loin le plus grand producteur de vaccins au monde. Au total, ces facteurs joueront un rôle énorme dans le contrôle de la pandémie en Inde.

L’Inde est un pays extrêmement pauvre où les inégalités sont très importantes. Quel impact cette pandémie peut-elle avoir sur le système? Notamment celui des castes… (Laurent)

Ram Etwareea: C’est sûr que la pandémie va exacerber la pauvreté et les inégalités. Le système de castes ne disparaîtra pas dans le contexte de la pandémie. En même temps, c’est en période de crise que la solidarité s’exprime. Sur ce plan, on voit bien que les Indiens se montrent très solidaires. Idem pour la diaspora indienne qui n’est de loin pas insensible au drame que connaît leur pays. Elle aide. Pour revenir au système de caste, qui est très ancré dans la société indienne, il survivra sans doute au choc du Covid-19.

Conclusion générale:

Amit Joshi: La situation actuelle en Inde est effectivement très mauvaise dans certaines régions du pays, mais pas dans l'ensemble de la nation. Une grande partie de ces problèmes sont causés et intensifiés par la mauvaise infrastructure des soins de santé. Les retombées sociales, économiques et politiques de cette crise se révéleront au cours des prochaines années.

Ram Etwareea: Comme partout dans le monde, la campagne de vaccination peut faire une différence. L’Inde a l’avantage de pouvoir produire des vaccins. Elle bénéficie aussi d’une aide internationale massive des Etats-Unis, d’Europe et aussi de la Chine. Quand la maison brûle, c’est le voisin qui arrive au secours en premier.