Jeudi 6 janvier 2022 à 15:59
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Si l’année 2021 est restée difficile pour l'économie, certains secteurs et entreprises ont réussi à se développer. Pour autant, la pandémie de Covid-19 est toujours là et l'émergence de nouveaux variants fait souffler un vent d'inquiétude sur la reprise économique mondiale. Alors, quelles solutions pour relancer l'économie en 2022? Et sur quelles valeurs faut-il investir? Pour en discuter, nous avons mobilisé Erik Fruytier, directeur des investissements de la banque Gonet. Il a répondu à vos questions sur les perspectives économiques 2022 pour la Suisse et le monde lors d’une vidéoconférence à revivre dans cet article. Celle-ci était animée par Sébastien Ruche, journaliste économique pour Le Temps.

Dans quel état se trouve aujourd'hui l'économie mondiale? (Lionel)

Erik Fruytier: Depuis mars 2020, nous sommes plongés dans une profonde crise pandémique. Les choses ont beaucoup évolué. Les vaccins sont arrivés et le monde a appris à vivre avec le virus. L'économie a été sauvée par les banques centrales en 2020, grâce à des politiques très accommodantes visant à éviter les crises financières. Les gouvernements ont fait le nécessaire pour permettre à l'économie de passer cette période difficile.

Et la Suisse, se porte-t-elle bien? (Marie)

E.F: La Suisse n'a perdu que 3% de son PIB en 2020. C'est très peu par rapport à l'ampleur de la crise subie. Les marchés financiers ont intégré tous les événements, anticipant aussi une logique de sortie de crise. Cette tendance a continué en 2021, avec un effet de surprise qui s'est ajouté: les variants. Pour autant, la Bourse a compris que l'économie redémarrerait sans problème. Et c'est ce qui est arrivé: nous nous trouvons aujourd'hui dans une phase de rebond. La plupart des économies vont continuer de connaître une croissance réelle, même si l’après-pandémie reste prévu pour au minimum 2023.

La crise sanitaire a entraîné un repli du produit intérieur brut (PIB) en Suisse. Mais la baisse a été moins vertigineuse que prévu et l’optimisme est de mise — © Martin Ruetschi/Keystone
La crise sanitaire a entraîné un repli du produit intérieur brut (PIB) en Suisse. Mais la baisse a été moins vertigineuse que prévu et l’optimisme est de mise — © Martin Ruetschi/Keystone

Les variants n'inquiètent donc pas les investisseurs? (Sébastien)

E.F: Il est vrai que les investisseurs se sont montrés inquiets à l'annonce des nouveaux variants. Cependant, dès que les études se sont montrées rassurantes, avec des vaccins répondants toujours présents, la Bourse ne s'est pas montrée plus perturbée que cela. Fin décembre, les marchés étaient d'ailleurs déjà repartis.

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La Suisse va-t-elle connaître une période inflationniste en 2022? (Jiro)

E.F: L'inflation est un problème majeur pour tout investisseur. Pour régler ce problème, les regards se tournent généralement vers les banques centrales. La Suisse a la chance de bénéficier d'une croissance stable et d'une monnaie forte. Cela lui permet de payer moins cher les biens qu'elle importe, avec pour effet d'atténuer les effets inflationnistes. La BNS évoque une inflation de 1% pour notre pays. C'est extrêmement peu: en Europe et aux Etats-Unis, on serait plutôt aux alentours de 5 à 6%.

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Et le «metaverse», cet univers dont tout le monde parle où réel et virtuel finiraient par se confondre? (Fabrice)

E.F: Selon moi, dire «J’y crois» ou «Je n'y crois pas», n'a pas de sens. On parle ici d'une évolution, avec des acteurs gigantesques qui comptent mettre des milliards pour développer des produits qu'ils souhaitent imposer à la population mondiale en créant une demande. Lors de la ruée vers l'or en Californie (1848-1856), il y avait ceux qui cherchaient de l'or et ceux qui vendaient des pelles pour en trouver! De nombreuses entreprises - totalement inconnues aujourd'hui - vont se développer pour permettre de développer ces nouveaux systèmes. Des marques investissent déjà énormément d’argent dans le «metaverse» uniquement pour y être présentes. Pourquoi? Car elles veulent être les premières et elles pensent que le consommateur y sera tôt ou tard. Cela peut paraître fou, c’est pourtant une réalité.

Facebook a fait sensation avec son projet de monde immersif. Une technologie qui permettra de «ressentir» la présence de l’autre, s’enthousiasme Mark Zuckerberg. - © Capture d'écran/Facebook
Facebook a fait sensation avec son projet de monde immersif. Une technologie qui permettra de «ressentir» la présence de l’autre, s’enthousiasme Mark Zuckerberg. - © Capture d'écran/Facebook

Quels sont les secteurs dans lesquels investir en 2022? (Kelo)

E.F: Comme l'économie se porte mieux, on peut privilégier les valeurs cycliques: c'est-à-dire tout ce qui est autour de la consommation (tourisme, loisirs, automobile...). Après une période difficile, les gens ont tout simplement envie de se faire plaisir. Fin 2022, c’est plus compliqué à anticiper car cela dépendra de ce que fera la FED (Réserve fédérale américaine).

J'ai 30 ans, comment me conseillez-vous d'investir? (Xavier)

E.F: A votre âge, vous devriez investir sur des actions. Elles sont idéales sur le temps long. Il ne faudra pas trop vous soucier des chutes qu'elles pourront connaître sur les marchés. Celles-ci sont logiques et imprévisibles.

Quid de l'avenir de l'économie chinoise? (Ernest)

E.F: L'économie chinoise a très bien résisté en 2020. Cependant le gouvernement chinois a aussi adopté une politique ultra-restrictive (stratégie «zéro covid»). Cette stratégie très dure a mené à paralyser temporairement de nombreux pans de l'économie avec la fermeture de villes entières. Du fait de sa décélération, le marché chinois a sous-performé en 2021. Par ailleurs, le pouvoir chinois s'implique énormément dans la vie économique, en régulant drastiquement, en dictant des conduites à des entreprises privées, et influençant le comportement des gens. Ce n'est franchement pas idéal pour rassurer les investisseurs étrangers. L'économie chinoise se trouve aujourd'hui en transition. Elle a connu des problèmes l'année dernière, notamment le cas Evergrande - ce géant de l'immobilier, étranglé par une dette d'environ 260 milliards d'euros - qui a fait le tour du monde. Elle conserve cependant un potentiel intéressant sur le long terme.

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Le secteur des nouvelles technologies a connu un boom au début de la crise pandémique. Reste-t-il toujours attractif? (Fabrice)

E.F: La pandémie a provoqué un boom boursier sur tout ce qui était lié au fait de rester à la maison: équipement informatique pour le télétravail, sport à domicile, loisirs en ligne... Avec le retour à la normale, le boom est un peu derrière nous. Cependant, de nombreuses personnes ont appris à fonctionner différemment, créant de nouveaux adeptes. Il ne faut cependant pas extrapoler à 2022 ce qui s'est passé en 2020.

Tesla a annoncé une forte croissance de son entreprise en 2021, annonçant plus d’un million de voitures vendues. Une valeur sur laquelle toujours miser? (Nathalie)

E.F: Tesla fabrique des véhicules que les gens adorent. La marque est très comparable à Apple, avec un affect très fort des consommateurs pour celle-ci. Ils ont réussi à faire exploser le secteur de la voiture électrique. Cependant, la capitalisation boursière de Tesla est aujourd'hui proche d’un trillion de dollars... Vous vous rendez compte? C’est plus que quasiment toutes les entreprises automobiles classiques cumulées... C’est comme si vous achetiez une boite de chocolats 100 CHF plutôt qu’une autre à 1 CHF. Alors oui, peut être leurs voitures sont excellentes, mais ces montants sont-ils logiques par rapport à d’autres acteurs qui font aussi de bons produits? Surtout que ceux-ci ne restent pas les bras croisés et investissent aujourd'hui beaucoup d'argent sur la même niche que Tesla. Et quand les autres proposeront eux aussi des véhicules électriques performants, c'est d'ailleurs de plus en plus le cas, Tesla vaudra-t-elle toujours autant? Il faut cependant reconnaître qu'il est toujours plus facile d'être une marque dont le socle entier repose sur une niche d'avenir plutôt que de procéder à une transition complète quand vous êtes une vieille entreprise qui repose intégralement sur une technologie que l'on peut estimer de prochainement dépassée: le thermique.

Les ventes du constructeur américain Tesla ont quasiment doublé par rapport à 2020, faisant mieux que prévu malgré les difficultés mondiales d'approvisionnement — © AP /David Zalubowski
Les ventes du constructeur américain Tesla ont quasiment doublé par rapport à 2020, faisant mieux que prévu malgré les difficultés mondiales d'approvisionnement — © AP /David Zalubowski

A lire: La BNS laisse-t-elle (un peu) monter le franc?

Et les cryptomonnaies, un conseil à ce sujet? (Marie)

E.F: Notre métier est de gérer le patrimoine de nos clients en misant sur la préservation, non sur la spéculation. J'ai beaucoup de peine à pouvoir vous donner aujourd'hui la valeur d'un bitcoin. Je peux par contre nettement plus simplement évaluer, avec des outils très précis, la valeur d'une entreprise et de ses actions. Les cryptomonnaies sont des actifs spéculatifs. Cependant, je reconnais que la technologie qui est derrière, notamment la blockchain, est très intéressante, elle a beaucoup d'avenir.

Peut-on investir en protégeant la planète? (FB)

E.F: La finance durable est une tendance qui se développe. Toutes les banques s'adaptent pour être performantes sur ce créneau. Différentes approches sont possibles lorsque vous êtes un investisseur. Vous pouvez par exemple exclure des actifs que vous jugez néfastes ou même contacter des entreprises dans lesquelles vous investissez pour les pousser à changer. Attention cependant, la transition reste un processus extrêmement complexe. Un exemple: on a mis beaucoup de pression sur les compagnies pétrolières. Que se passe-t-il aujourd'hui? Elles n'osent plus investir, alors que cela aurait pu les pousser à changer. En Europe, on en arrive à des problèmes sur les prix du gaz et à une dépendance avec la Russie. A la fin, c'est le consommateur qui est mécontent, car le prix de son énergie est trop élevé...