Mardi 1 février 2022 à 11:10
En ligne

Le 13 février 202, le peuple suisse s'exprimera autour de la «loi fédérale sur un train de mesures en faveur des médias». Pour le Parlement, ces aides, évaluées à 151 millions francs par an, sur sept ans, permettraient d'assurer l’avenir d’une presse locale diversifiée en Suisse tout en soutenant les médias en ligne payants. Du côté des opposants, on y voit surtout un réel danger pour l’indépendance de la presse et des médias.

Alors que faire? Pour vous aider à vous positionner, la rédaction du Temps vous a proposé de suivre et participer à un débat en ligne avec:

Manfred BühlerA la tête de l’UDC bernoise, il préside également Aktion Medienfreiheit (Action pour la liberté des médias), une association qui s'engage pour un monde médiatique libéral. Il s’oppose à cette loi.

Stéphane Estival. Directeur général du groupe ESH Médias, il est également président de Médias Suisses, association qui a pour objectif de défendre les intérêts des éditeurs de presse écrite en Suisse romande. Il soutient cette loi.

La discussion était animée par Vincent Bourquin, journaliste responsable de la rubrique suisse au Temps.

Pourquoi soutenir cette initiative?

Stéphane Estival: Je rappelle que ces mesures sont destinées principalement à renforcer et sauver les médias régionaux. C’est notamment de leur permettre de continuer à informer la population locale. C’est un train de mesures extrêmement important pour ces médias. C’est un paquet équilibré, il a été voté à une bonne majorité par le Parlement, à près de 59%. Il va bénéficier à une très grande majorité aux petits et moyens éditeurs qui toucheront 80% des aides contrairement à ce que peuvent affirmer les opposants. C’est un paquet indispensable, crucial et s’il ne franchit pas la rampe de ce référendum il n’y aura pas d’alternative avant très longtemps.

Pourquoi ne pas soutenir cette initiative?

Manfred Bühler: Plusieurs problèmes se posent. On a une Constitution fédérale qui définit les compétences de la Confédération et on doit justement s’appuyer dessus pour savoir ce que fait et ne fait pas l’Etat fédéral. Dans le domaine des médias, on a un article constitutionnel qui concerne la radio et la télé, mais on ne retrouve aucun article constitutionnel qui concerne les médias en ligne et encore moins la presse écrite. De ce point là, on a mis un peu la charrue avant les bœufs, en proposant un grand paquet de Noël, avec des aides dans des secteurs qui ne sont pas couverts par la constitution. On devrait d’abord avoir un débat de fond pour savoir si c’est le rôle de l’Etat fédéral d’apporter du soutien aux médias, à mon sens non. Je peux vivre avec certaines mesures, notamment discuter du partage de la redevance radio et télé ou de l’aide autour de la distribution postale.

Le train de mesures en faveur des médias est-il trop chargé?

Stéphane Estival: L’aide à la presse écrite n’est pas nouvelle. Cela fait 170 ans qu’elle est bénéficiaire de l’aide indirecte de la Poste. Ces mesures visent simplement à adapter ces aides à un changement d’environnement.

Manfred Bühler: Les journaux ont des difficultés, j’en suis parfaitement conscient. La branche doit accepter cette pression et se restructurer d’une manière intelligente.

Affiche des Vert-e-s donnant le mot d’ordre concernant la votation fédérales sur les médias. Genève, janvier 2022. — © SALVATORE DI NOLFI / keystone-sda.ch
Affiche des Vert-e-s donnant le mot d’ordre concernant la votation fédérales sur les médias. Genève, janvier 2022. — © SALVATORE DI NOLFI / keystone-sda.ch

Vous reconnaissez donc que de nombreux médias sont en souffrance?

Manfred Bühler: Oui, j'insiste. Je suis conscient que certains journaux sont sous pression. Des solutions peuvent être trouvées, en Suisse, via des investisseurs. J’observe que dans la couverture locale, particulièrement dans ma région, des modèles fonctionnent sans aide étatique. Je ne pense pas que les sommes allouées permettront d’éviter des restructurations qui devront se faire dans certains cas. Il faudrait des montants beaucoup plus importants.

Le secteur de la presse n'a-t-il pas assez évolué?

Stéphane Estival: La disparition de certains journaux ne se fera pas le 14 février. Pour autant, la situation va continuer à se péjorer et des disparitions vont continuer d’arriver. Derrière, c’est la problématique des déserts médiatiques qui se cache et qui existe à l’étranger. Veut-on que cette situation arrive en Suisse? Ce ne sont pas les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) qui vont traiter l’information locale. Ils se font aujourd’hui de l’argent à travers l’audience qu’ils génèrent dans nos régions, ne payent pas d’impôts, n’investissent pas chez nous, et relayent par la même occasion, parfois, des informations douteuses.

Ne vous focalisez-vous pas trop sur les 3 principaux éditeurs suisses, oubliant les petits éditeurs?

Manfred Bühler: Si on faisait face à un paquet moins chargé, avec de grands groupes bénéficiant moins de ces aides, avec plus de ciblage, par exemple dans la transformation digitale pour attirer les jeunes à consommer de l’information locale, j’entrerai plus facilement dans la discussion. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Là, on va donner une somme d’argent à des éditeurs, et ils en feront un peu ce qu'ils veulent...

Stéphane Estival: Les chiffres de l’Office fédéral de la communication sont clairs. Il faut rappeler que 80% des aides prévues iront aux petits et moyens journaux indépendants. C’est une réalité. Les opposants inventent une situation fausse en laissant penser que les plus gros éditeurs vont tout rafler.

Pourquoi exclure les médias gratuits de cette aide?

Stéphane Estival: Ces aides répondent à plusieurs critères, notamment la quote-part de la publicité dans la pagination. Si un média gratuit est par définition gratuit, un média payant nécessite un acte d’achat. Ceci implique donc que l’information est nécessaire pour celui qui l'achète. Ce sont deux modèles économiques différents. Par ailleurs, avec un gratuit papier, tous les exemplaires diffusés ne sont pas lus, une partie est détruite. Et en 2022, il est normal que ce type de produit n’ait pas les mêmes aides que celui qui est acheté.

Manfred Bühler: Je peux entendre quand vous dites qu’un journal gratuit est rempli de pages publicitaires, et il ne devrait pas recevoir d’aide. Mais j’observe que des gratuits proposent aussi du contenu de qualité, avec des journalistes locaux. Il y a donc une forme de discrimination pour les gens qui travaillent pour ces médias.

N’y a-t-il finalement pas trop de médias en Suisse au regard de sa population?

Stéphane Estival: Non, au regard de la richesse de la vie locale en Suisse, de sa structure politique. Et c’est d'ailleurs cette spécificité helvétique qui est en jeu aujourd’hui. Par ailleurs, l’audience est là, les lecteurs aussi, ce qui prouve la nécessité des titres qui existent encore. Le problème est lié à la forte chute des revenus publicitaires, l’argent est parti aux États-Unis, chez les GAFAM. Il a chuté de plus de 2 milliards à presque 500 millions pour notre branche.

Manfred Bühler: Oui, c’est vrai. La fuite des capitaux est un problème, mais c’est quelque chose qu’on ne peut pas interdire. Il y a 20 ans, des vidéoclubs louaient des VHS ou des DVD, puis le streaming est arrivé. La branche n’a pas demandé l’aide de l’Etat pour maintenir un modèle qui n’était plus adapté. Une transformation fondamentale a eu lieu, des journalistes ont perdu leur emploi, j’en suis conscient, mais la branche doit trouver des niches pour continuer à proposer de l’information.

En vingt ans, les revenus publicitaires de la presse ont été aspirés massivement par les géants mondiaux que sont les GAFAM - DAMIEN MEYER/AFP
En vingt ans, les revenus publicitaires de la presse ont été aspirés massivement par les géants mondiaux que sont les GAFAM - DAMIEN MEYER/AFP

Le modèle actuel de la presse est-il dépassé?

Manfred Bühler: L’Etat est un acteur de la vie publique. Lorsque l’on crée un nouveau flux, avec une aussi grande dépendance à l’Etat, on crée une dépendance. C’est un risque de contrôle politique indirect. On ne veut surtout pas en arriver à des jeux politiciens, c’est un danger que ne je veux pas faire courir à la branche médiatique. On a déjà ces discussions autour de la redevance, alors qu’il n’y a pas de contrôle politique. Alors, imaginez si l'initiative passe...

Stéphane Estival: Depuis très longtemps, nous avons implémenté des «paywall» sur nos contenus en ligne. Nos lecteurs sont aujourd'hui habitués à cela. Nous connaissons une croissance importante des abonnements en ligne. L’exemple sur les vidéoclubs, évoqué précédemment, n’est pas comparable à notre situation. Pour le client, passer à Netflix n’a finalement pas changé grand-chose. Par contre, quand il ne pourra plus retrouver de l’information qualitative réalisée par des journalistes locaux, et qu'il devra passer par Facebook pour cela, ce sera totalement différent.

La loi sur les médias remet-elle en cause l’indépendance des médias?

Stéphane Estival: Les médias perçoivent déjà l’aide indirecte de La Poste. L’indépendance est inscrite dans la loi. Les aides sont délivrées sur des critères purement techniques et administratifs, rien de plus. Tous les journaux, s' ils respectent ces critères, auront des aides. Leur positionnement éditorial n’aura aucun lien avec cela. A mon sens, c’est surtout le contraire: l'indépendance actuelle des rédactions pose un problème à certains partis politiques...

L’UDC, un parti qui reproche aux médias d’être trop à gauche?

Manfred Bühler: C’est une réalité quand on regarde la production médiatique dans sa globalité. Et la tendance politique des journalistes est souvent beaucoup plus orientée à gauche. Citez-moi des médias de droite. Il y en a, mais très peu. La presse donne l’impression de plutôt défendre des points de vue de gauche ou plutôt de centre gauche. Mais il ne s’agit pas de punir la presse en rejetant ces aides. La presse doit refléter bien la diversité des points de vue, c’est ainsi que plus de gens seront prêts à s’abonner aux médias.

Affiche des opposants à une aide de l’Etat aux médias. Lausanne, janvier 2022. — © keystone-sda.ch
Affiche des opposants à une aide de l’Etat aux médias. Lausanne, janvier 2022. — © keystone-sda.ch

Des personnes non satisfaites par un article en particulier réalisé par un média ne risquent-elles pas de se venger en votant non?

Stéphane Estival: C’est une tendance actuelle. Dès qu’on écrit quelque chose qui ne convient pas, des cris s’élèvent. S’il existe des médias d’opinions, la plupart des médias font un travail objectif, c’est le travail de base du journaliste. Les lecteurs nous suivent, l’audience est là. Le problème c’est la chute des revenus publicitaires. Cela continue et cela va continuer.

Les «fake news» ont marqué la pandémie, n’est-ce pas dans cette période qu’il faudrait soutenir la presse?

Stéphane Estival: Pour lutter contre les «fake news», on a justement besoin d’une presse qui vérifie. Si on n’a plus tout cela, ce sera la disparition de la démocratie, de la capacité à vivre ensemble et pour tomber dans le silo des algorithmes qui régissent les réseaux sociaux. C’est pour cela que la presse est nécessaire à notre démocratie.

Manfred Bühler: Ce n’est pas à l’Etat de résoudre tous les problèmes. Dans le cas que vous évoquez, il faut plutôt passer par de la formation, notamment à travers l’école obligatoire. Je n’ai par ailleurs aucun doute sur le fait que 99% des Suisses arrivent à différencier aujourd’hui les vrais des fausses informations.

Si les médias souffrent, que proposent les opposants pour les aider?

Manfred Bühler: Il y a un certain nombre de mécanismes qui existent aujourd’hui et qui peuvent être renforcés: l’aide à la distribution postale, le partage de la redevance avec la radio et la télévision. Nous sommes ouverts à la discussion sur d’autres aides ciblées, mais il sera nécessaire de produire un meilleur paquet que celui qui est prévu aujourd’hui.

Finalement, qu’est-ce que le peuple gagnera s’il vote en faveur de l’initiative?

Stéphane Estival: Le peuple gagnera le maintien de sa presse, la presse locale. C’est là tout l’enjeu de cette initiative.