Mercredi 24 novembre 2021 à 17:15
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A quelques mois de la présidentielle française, une trentaine de candidats se bousculent pour obtenir le droit de se présenter à l’élection. Pour cela, ils devront notamment présenter 500 parrainages d’élus. Le début de cette campagne se déroule dans un climat extrêmement tendu: crise sanitaire, flou autour de la réforme des retraites, tentative de relance du mouvement des gilets jaunes, percée d’Eric Zemmour, désenchantement d’une partie de la population à l'égard des élites et du système politique. Tout près pourtant, la Suisse: une démocratie participative exemplaire et de très bons résultats économiques.

Pour en parler, nous avons mobilisé l’historien François Garçon. Enseignant-chercheur pour l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, il est président de Démocratie directe pour la France et vice-président de la chambre de commerce suisse en France. Il est l’auteur du livre France, démocratie défaillante (L'artilleur), dans lequel il détaille notamment «une verticalité des pouvoirs construite sur des élites mal formées, conformistes et orgueilleuses, des médias complices par facilité et des dispositifs politiques dépassés». Pour lui, la solution suisse serait idéale pour la France.

Il a participé à une discussion animée par Richard Werly dont vous pouvez consulter un compte-rendu ci-dessous.

La France peut-elle vraiment s'inspirer de la Suisse en matière de démocratie?

François Garçon: C'est évident. La France doit s'inspirer de ce qui fonctionne en Suisse, et... ailleurs. Je ne comprends pas ce qui interdirait l'élite politique française de recuisiner des recettes éprouvées ailleurs. Le fameux argument comme quoi la Suisse serait trop petite pour inspirer un si grand pays est un argument confondant de stupidité, notamment quand on voit de «grands» pays - comme les Etats-Unis ou bien la Chine par exemple - venir en Suisse étudier comment ce «petit» pays parvient à fabriquer une main-d'œuvre très qualifiée, usinant des produits à haute valeur ajoutée. La France, qui a un système d'enseignement vérolé par un syndicalisme corporatisme archaïque, refuse semble-t-il à s’abaisser. Elle ne regarde personne ! De mon point de vue, on ne doit pas avoir peur de s'inspirer d'un petit pays, notamment lorsque celui-ci fonctionne bien.

A lire: La démocratie directe expliquée aux Français 

Mais pourquoi la France ne change-t-elle pas? Une révolution s'impose-t-elle pour renouveler son système politique?

F.G: Je ne pense pas que l'ADN français soit révolutionnaire. L'ADN français se résume à un mot: la rente. Soixante-six millions de Français aspirent à intégrer l'élite, car elle détient la rente, ainsi que des pouvoirs très étendus, plus que dans n'importe quelle démocratie occidentale. L'élite française, détentrice de la fameuse rente, a pour principale caractéristique d'être à la fois inepte et insubmersible. Rien ne peut lui arriver. Incompétente, elle surfe sur la vague, elle jouit d’une impunité professionnelle totale au simple motif qu'elle a fait des idioties sanctionnées par des concours idiots. Or, si ces personnes ont été scolairement excellentes, on ne compte plus celles qui se sont depuis avérées économiquement désastreuses. Mais leur rente scolaire les protège, leur confère une impunité, une armure en titane.

La France peut aussi créer de grandes choses, non?

F.G: La France est capable de grandes choses, je ne le nie pas, mais ce qui arrive me fait peur. La France va bientôt organiser les Jeux olympiques à Paris. J'aurais aimé que les habitants, donc électeurs, du Grand Paris puissent s'exprimer sur la pertinence de cet événement. Tant d'argent gaspillé alors qu'il y a d'autres besoins urgents... Mais il y a cette obsession de grandeur chez tant de personnalités françaises, l’obsession pathétique de laisser une marque dans l'histoire.

Mais alors, comment faire évoluer la France?

F.G: La France est un pays immobile qui vit dans le culte du passé. Le pays ne bouge que lorsqu’il se heurte à  un événement d'opposition fort, comme ça été le cas avec les gilets jaunes. Quelle déception encore de voir Emmanuel Macron, en 2021, chercher des recettes pour moderniser le système électoral. Ces recettes se trouvent pourtant à sa porte. Non! La bonne recette, l’élite française a à cœur de l’inventer. Elle va nous fourguer une nouvelle roue carrée, c’est certain.

Manifestation de «gilets jaunes» bloquant le périphérique de la ville de Caen. France, 18 novembre 2018. — © AFP
Manifestation de «gilets jaunes» bloquant le périphérique de la ville de Caen. France, 18 novembre 2018. — © AFP

La Suisse est un pays très décentralisé. La France ne doit-elle pas tout d'abord opter pour cette voie?

F.G: C'est évident, mais la décentralisation sera difficile et je n'y crois pas. La décentralisation est une promesse que l'on entend depuis Valéry Giscard d'Estaing. Cette promesse n'a jamais été tenue. Pourquoi ? Ceux qui arrivent au pouvoir bénéficient du système élitiste parisien. Pendant leurs campagnes électorales, ils ont tous plus ou moins promis de le détruire. Une fois au pouvoir, que font-ils? Rien ou, au pire avec Macron, ils le renforcent! Décentraliser, voire aller vers le fédéralisme est une promesse d'alcoolique qui ne sera jamais tenue..

Le système suisse conduit aussi à un certain immobilisme...

F.G: Oui, mais qui s’en plaint? Qui en est pénalisé? Quand je vois le PIB du pays, la stabilité politique du pays, l'adhésion des Suisses à leurs institutions, le niveau de vie, une société si inclusive et prospère... Finalement, que le système suisse soit lent et que les personnalités politiques suisses soient peu charismatiques ou si soporifiques n'est aucunement un problème.

A lire:Les partis politiques français rêvent d’un retour du militantisme en 2022

La France a aussi lancé des initiatives participatives, la Convention citoyenne pour le climat en 2019 par exemple...

F.G: Une véritable foutaise! La Convention citoyenne a été un gadget qui - entre autres aberrations - a zappé  la question du nucléaire. Même le porte-parole de cette initiative avoue avoir été floué. De mon point de vue, c’est plutôt une bonne nouvelle. Le problème est simple: en toutes occasions, la France cherche à se montrer innovante, au-dessus des autres. Elle veut montrer la voie au monde. Dès lors, son élite invente des formules inutiles se voulant disruptives. On aboutit à des catastrophes - les 35 heures par exemples - ou à des pets de lapin, comme cette convention bouffonne. Il suffirait pourtant de reprendre ce qui fonctionne ailleurs.

Vous critiquez beaucoup le système français. Mais quelles sont vos solutions?

F.G: Je revendique ma casquette de démolisseur. Elle me va bien. Passons à la reconstruction. Les solutions sont nombreuses, elles passent par une dose de démocratie directe. Le pays doit se construire en utilisant des instruments référendaires dont la Suisse nous montre depuis 150 ans à quel point ils sont efficaces. La priorité de la France, pour qu’elle devienne une véritable démocratie participative, est d’instaurer le référendum au niveau communal. Ce serait une première mise en jambe. Il faut que les Français comprennent qu’ils ont un pouvoir, et qu’ils peuvent l’exercer de manière visible dans leurs communes. La démocratie communale est l’école de la responsabilité individuelle, qui n’existe pas en France.

Sur le plan fédéral, les Suisses votent régulièrement sur plusierus objets. Il peut aussi y avoir des scrutins cantonaux, comme ici à Genève, le 27 septembre. — © Salvatore Di Nolfi/Keystone
Sur le plan fédéral, les Suisses votent régulièrement sur plusierus objets. Il peut aussi y avoir des scrutins cantonaux, comme ici à Genève, le 27 septembre. — © Salvatore Di Nolfi/Keystone

A quelques mois de l'élection présidentielle, qu'est-ce qui vous rend optimiste?

F.G: Il y a moins d'énarques candidats que lors de la dernière présidentielle, où cette engeance pullulait.  C'est une bonne chose. Pour le reste, pas grand-chose... Les débats,pour l’heure, sont mauvais, inaudibles. J'ai lu le livre d'Eric Zemmour, j'ai été stupéfait par son contenu. Il nous raconte qu'il a déjeuné avec tel premier ministre, puis avec un autre. Il écrit très bien, sa plume est joyeusement cruelle,, mais cela ne vole pas haut sur les idées. C’est un excellent journaliste polémiste. Point barre !

Donc aucun changement à venir?

F.G: Emmanuel Macron va sans doute être réélu. Donc rien ne changera ! Pourquoi ce premier de la classe changerait-il un système dont il a su si habilement tirer parti pour être élu président? La France est un gigantesque Titanic, avec sa caste scolaire dans les canots de sauvetage... Eux, quand le navire sombrera, sauveront leurs peaux, comme à l’accoutumée. Pour les autres, dans les ponts inférieurs, médiocres scolaires pour leur malheur, le pire est à redouter.


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