Mardi 9 février 2021 à 10:59
En ligne

Les théories du complot connaissent ces derniers mois un regain de vigueur dans nos sociétés toujours engluées dans une crise sanitaire qui n’en finit pas. Si elles ne datent pourtant pas d'hier, elles ont trouvé ces dernières années, avec les réseaux sociaux, un nouveau terreau fertile où elles peuvent se développer beaucoup plus rapidement et massivement. En Suisse, pas moins d'un tiers des citoyens auraient un penchant pour les thèses conspirationnistes, selon une étude de l'Université de Zurich réalisée en 2019. Alors, la vérité est-elle nécessairement ailleurs?

A lire: Les mécanismes de cinq grandes théories du complot

Pour en discuter, nous vous avons proposé de suivre une conférence vidéo avec Giulia Valsecchi, doctorante en psychologie sociale à l’Université de Genève. Ses recherches portent notamment sur le changement du rôle des hommes dans les sociétés occidentales et les conséquences sur l’égalité de genre. Ces derniers mois, elle s’est s’intéressée aux théories du complot dans le contexte de la crise sanitaire. Nous avons mobilisé aussi Catherine Frammery, journaliste au «Temps», et qui a plusieurs fois traité la thématique dans notre média.

Partie 1: le sentiment d’anomie est-il lié aux croyances conspirationnistes?

«Lors de la pandémie de Covid-19, les personnes résidentes au Tessin ont plus facilement adhérer aux théories du complot par rapport aux habitants des autres régions linguistiques de la Suisse. J’ai aussi pu observer que le sentiment d’anomie (concept désignant l'état d'un être qui ne reconnaît plus de règle à son encontre) renforce l’adhésion à une théorie du complot. Plus une personne a l’impression que les normes sociétales se dégradent, plus elle aura tendance à adhérer à ces théories.» 

«L’adhésion aux théories du complot augmente dans les moments de crise. Notamment car les citoyens cherchent des réponses à leurs préoccupations. C’est une solution pour réduire ou éliminer le sentiment de menace. Dans le contexte de la première vague, face à des informations difficiles à suivre, voire contradictoires, ce sentiment de dérégulation des normes a été amplifié. Cela a donc augmenté l’adhésion aux théories du complot. Le contexte est vraiment essentiel à prendre en compte si on veut comprendre ce phénomène.» 

Partie 2: questions à Giulia Valsecchi

Faire partie d'une minorité peut-il pousser à adhérer à une théorie du complot?

Oui, les théories du complot tendent à être plus répandues chez les minorités. Sur les résultats que j'ai observés dans le Tessin, je les ai aussi interprétés en termes de temporalité. Le canton a été le premier touché en Suisse par la pandémie de Covid-19. Beaucoup de citoyens se sont sentis délaissés par le reste de la population.

Le complotisme rassemble aussi les gens et leur donne une force pour s'exprimer...

C'est en effet un mouvement très identitaire. On peut notamment le voir aux Etats-Unis avec le mouvement QAnon. Donc oui, les complots permettent de défendre des idéologies.

La réponse aux complotistes est souvent de dire qu'ils sont peu éduqués, voire stupides. Ne faudrait-il pas plutôt les écouter?

Les théories du complot qui circulent aujourd'hui mettent aussi en avant des préoccupations réelles d'une certaine part de la population. Essayer de faire face en dénigrant les croyances de ces personnes est une mauvaise solution.

Dénigrer les complotistes renforce l'adhésion qu'ils ont à leurs théories. Il y a d'autres solutions, notamment faire preuve d'empathie pour mieux comprendre les préoccupations. Ceci en ajoutant toujours un procédé analytique. Il faut donc écouter tout en essayant de mettre le doigt sur certaines incohérences. Mais ne jamais dénigrer ces personnes.

Il est légitime de questionner les consensus. Peut-on différencier un complot réel d'un complot factice?

Il y a deux structurations possibles. On peut partir d'un raisonnement classique qui peut amener à un complot réel ou d'un complot imaginaire. Certaines composantes permettent de définir dans quelle structure nous nous trouvons. 

Complotisme

Partie 3: réponses aux questions des internautes

Y a-t-il des mécanismes qui se retrouvent dans les différentes théories? (Sarah)

Giulia Valsecchi: Il est difficile de dire s'il y a des mécanismes qui font qu'une personne adhère ou non à une théorie du complot. Le facteur principal reste le contexte. Il y a également plusieurs éléments qui expliquent pourquoi on adhère à une théorie du complot. Notamment le sentiment d'impuissance, le besoin de se défendre face à des menaces, la nécessité de comprendre l'improbable ou encore de contester un discours dominant.

adhésion

Les médias ne sont-ils pas aussi responsables de l'explosion des théories du complot? (Christian)

Catherine Frammery: De nombreux médias ont essayé de s'attaquer aux questions posées par les complotistes dans des rubriques spécialisées. Mais cela ne fonctionne pas réellement. Quand on a envie de ne pas croire en quelque chose, on ne veut pas y croire. Le complotisme fait appel à l'affect, aux sentiments, c'est donc très compliqué – même avec des arguments rationnels – d'y mettre fin. 

Les théories du complot, avant l'arrivée des réseaux sociaux, étaient-elles aussi visibles? (L)

Giulia Valsecchi: Les théories du complot existent depuis bien avant les réseaux sociaux. Ce qui est certain, c'est qu'ils amplifient largement le phénomène. Elles sont aujourd'hui plus diffusées et plus rapidement grâce à ces outils.

Quelles questions se poser lorsqu'on est confronté à une information sur les réseaux sociaux? (Fred)

Giulia Valsecchi: On peut se poser quatre questions simples. Cela permet de diminuer de façon très forte la croyance et le partage d'informations fausses:

1 - Est-ce que je connais l'organisme de presse qui diffuse l'article?
2 - L'information diffusée est-elle plausible?
3 - Le style rédactionnel est-il au niveau d'un média professionnel?
4 - L'article contient-il est motivations politiques?

Catherine Frammery: Face à un contenu non plausible, il faut toujours chercher la source. Si on prend l'exemple d'études scientifiques ou économiques, il faut aussi se poser la question de leur origine: elles peuvent exister, avoir été publiées, oui, mais peuvent aussi être biaisées (Qui réalise? Qui finance?). Voici aussi dix conseils pour débusquer les fausses informations sur Internet.

i

Raisonner un complotiste est-il vraiment utile? (Ayzak)

Giulia Valsecchi: Aller contre ce qu'une personne croit peut avoir des effets contraires, notamment le renforcer dans ses idées. Il faut faire la différence entre deux types de publics. Le public tout venant, général, et le public adepte des théories du complot.
 

tr