Samedi 1 mai 2021 à 17:00
ECAL, Rennens

De ses débuts dans la troupe Nous Ç Nous au film OSS 117: Alerte rouge en Afrique noire prévu le 26 août 2021, Jean Dujardin s'est imposé comme l’un des acteurs les plus populaires du monde francophone. Une carrière récompensée en 2012 par un Oscar du meilleur acteur pour son personnage de George Valentin dans The Artist.

Quelles sont ses méthodes de travail? Quelle est sa vision du cinéma? Quelle est la réalité derrière le film Brice de Nice? Que pense-t-il du personnage de Hubert Bonisseur de La Bath dans OSS 117? L'acteur était l'invité des Rencontres 7e Art Lausanne, rendez-vous annuel international qui cherche à impliquer le public dans une réflexion sur le cinéma. Il s'y est livré comme rarement lors d'une conférence réalisée en collaboration avec l'ECAL. Celle-ci était animée par le réalisateur Lionel Baier, responsable du département cinéma de l'école.

Découvrez en tête d’article le replay de la conférence. Vous pouvez aussi lire un compte-rendu texte de cet événement ci-dessous.

Sa méthode de travail

«Je suis un ancien cancre ou plutôt un vrai angoissé. J’ai besoin de blinder, de travailler beaucoup de choses pour pouvoir inventer et me libérer. Mon scénario devient mon livre de chevet. Mais je suis aussi dépendant des partenaires avec lesquels je vais travailler. J’anticipe tout. Du moins j’essaye, car on ne peut jamais le faire totalement. Après, pour certains rôles, il faut se jeter complètement dedans. Prenez Le Daim, de Quentin Dupieux, un film complètement barré où un gars plaque tout pour s’acheter un blouson! J’ai dit oui en 10 secondes. Pour ce projet, il n’y avait aucune pression donc on pouvait tenter beaucoup de choses.

Je suis spectateur des films, j’aime bien les regarder. Mais il faut conserver une certaine distanciation. Le cinéma peut être un peu comme l’alcool, un mauvais copain. Je trouve qu’on est plus créatif en restant éloigné de lui. L’idée est quand même de durer, je ne veux pas tout manger immédiatement. Je ne suis pas boulimique de travail. Un projet me parle soit immédiatement soit pas du tout. C’est assez chimique.»

Son rapport à la mise en scène

«Un bon metteur en scène aime foncièrement ses acteurs. Plus on t’aime et mieux cela se passera. Il est essentiel de bien mettre en confiance ses soldats. Lui doit prêter son histoire et nous, comme acteurs, devons incarner les rôles et donc transmettre les émotions. Nous devons l’aider à réaliser son œuvre.»

Sa relation avec Claude Lelouch

«C’est extraordinaire de jouer avec Lelouch. Il vous libère. Il a deux textes, une figure libre et une figure imposée. On sent qu’il se marre, on l’entend d’ailleurs derrière la caméra. Cela nous transcende. On sent qu’on pourrait avoir du talent et qu’il gardera le meilleur. On peut donc partir sur des improvisations de 15 minutes sans aucun problème avec lui. Pour "Un plus une", Claude m’a mis dans l’avion, et il a commencé son film... dans l’avion! Arrivé en Inde, après plus de 20 heures de vol, j'étais tout boursouflé et fatigué. On sort et il me dit direct d’appeler ma femme pour lui dire que j’étais arrivé. Pour faire quoi? Me filmer!»

La réalité derrière le film «Brice de Nice»

«Quand j’étais à l’école, on me disait toujours que j’étais un bon à rien. Soit tu le crois et tu coules, sois tu te bas et tu t'en sors. J’ai vécu une réelle solitude. J’ai aussi vécu l’humiliation, on la retrouve dans "Brice de Nice". Si le personnage passe sa vie à faire des casses, à humilier les autres, c’est parce qu’il est un grand enfant malheureux. C’est aussi pour exposer la cruauté que j’ai vécue à l’école. Brice est d’ailleurs une personne en circuit fermé: il cherche une vague là où il n’y en a pas.

Hubert dans "OSS 117" ou Picquart dans "J’accuse" sont également des personnes très seules. Si je suis attiré par ces rôles, cela veut aussi dire quelque chose sur mon histoire. Après, c'est vrai qu'aimer "OSS 117", ça fait classe. Brice est un peu mon fils honteux. Quand on dit qu’on aime ce film, c’est comme de dire qu’on aime "Dirty Dancing", que j’aime par ailleurs! Cela ne me pose aucun problème. Ce film relate une part de mes zones d’ombres, il y a énormément d'enfance, de mecs qui ne comprennent rien en cours, dedans.»

Entre rôles sérieux et rôles humoristiques

«Je n’ai jamais voulu choisir. J’ai rapidement fait des films très sérieux après "Un Gars une Fille". Je n’ai aucun problème à enchaîner "The Artist" et "Brice de Nice". Je ne veux pas m’ennuyer. C’est d’ailleurs ce que je me suis dit quand j’ai écrit "Brice de Nice". A l'époque je ne représente rien. Et repensez à l'histoire: si ça fait un bide, c’est quand même très gênant! Et puis je fais 4,5 millions d’entrées. Évidemment, j’étais une merde pour l’intelligentsia parisienne. Ensuite, on me propose "OSS 117". Certains s’attendaient déjà à revoir un personnage comme celui de Brice. Mais c'était carrément autre chose. J’alterne ensuite avec "99 francs" qui reprend le roman de Frédéric Beigbeder. Je me perds un peu dans tous ces personnages et c’est justement ce que j’ai toujours voulu. Je refuse beaucoup de projets, mais c’est surtout pour avoir la chance de pouvoir donner des grands oui. C’est quand même un vrai luxe de pouvoir choisir.»

Son rapport à l’humour dans le cinéma

«Il y a un truc très sérieux dans le cinéma, c’est le timing. Je n’aime pas vraiment en parler d’ailleurs. Sur la comédie, je suis un peu psychorigide à ce sujet. Sur "OSS 117", les temps avant la vanne sont essentiels. C’est une espèce de musique que je blinde avant de jouer. Certaines choses ne sont drôles qu’à un certain rythme, c’est essentiel d’en prendre conscience. Je me suis toujours dit aussi que si j’arrivais à me faire rire je pouvais faire rire 10 personnes, donc 100, donc 1000... J’ai toujours fonctionné comme ça. Si ça ne me fait pas marrer, si ça coince, c’est mauvais signe. Et en même temps, il peut aussi y avoir des surprises!»

Hubert Bonisseur et OSS 117

«En réalité, "OSS 117" est assez politiquement correct. On sait de quoi on rit: du personnage. Il n’est finalement pas vraiment raciste, il enchaîne surtout les clichés. C’est un con, tout simplement. Le film est très clair. Donc si on tape sur ce personnage, c’est qu’on a rien compris. Je m’amuse à penser Hubert petit, avec sa mère qui lui dirait "Mais tais-toi! Arrête de dire n’importe quoi!". C’est un gars très doué, qui parle plein de langues, qui capte les hiéroglyphes en 10 secondes. Il pige tout. Et toute l’histoire se fait à son insu, elle se déroule sans lui! Il a une chance énorme. Il ne se voit pas. C’est un vrai héros, la vie en mieux!»

Un jour, la réalisation?

«Si je dois faire un film, ça racontera quelque chose de moi, ma petite enfance sans doute, quand j’étais en CM2. Je l’ai abordé avec Brice mais pas frontalement. C’est un sujet très lourd pour moi. C’est très dur l’humiliation, c’est un truc qui me rend fou. Voir quelqu’un se faire humilier peut me rendre dingue. C’est quelque chose que j’ai transpiré très fort. Et remplacer les pleurs par le rire, c'est une arme magnifique. C’est d'ailleurs ce qui m’a sauvé en cours: j’étais nul mais j’imitais bien le prof.»