Lundi 22 février 2021 à 17:00
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Né en 1977, il serait peu de dire que Juan Pablo Escobar a eu une vie mouvementée. Fils de Pablo Escobar, le célèbre trafiquant colombien de cocaïne, il doit changer de nom au décès de ce dernier, en 1993, pour assurer sa survie. Il devient alors Sebastian Marroquin - nom qu’il a choisi dans l’annuaire téléphonique - puis s’enfuit au Mozambique, avant de rejoindre l'Argentine. Aujourd’hui architecte, il est devenu farouche partisan de la politique antidrogue. Il a également rencontré plusieurs victimes directes ou indirectes de son père, notamment Jorge Lara, fils du ministre colombien Rodrigo Lara Bonilla, abattu par l’ancien baron de la drogue. Celui-ci est d’ailleurs devenu son ami.
 

Après avoir parcouru la moitié de la Colombie et interviewé des personnages de la pègre qui s'étaient toujours refusés à lui répondre, Juan Pablo Escobar a décidé de publier «Ce que mon père ne m'a jamais dit» (Hugo et compagnie). Un livre pour mieux comprendre le personnage complexe qu’était Pablo Escobar ainsi que l’organisation qu’il avait montée. Découvrez ses réponses à plusieurs questions de nos lecteurs ci-dessous.
 
Que retenir de Pablo Escobar? (Fred)
 
Mon père nous a montré un chemin qu'il ne faut surtout pas suivre. J'ai cependant appris plusieurs choses de lui, notamment la joie de donner, notamment aux pauvres. Mais c'est toujours difficile de dire ce genre de chose, de décrire une qualité qu'il pouvait pourtant avoir, sans heurter les gens. Mais je me dois d'être sincère, les êtres humains sont souvent un mélange de bien et de mal.
 
Que se serait-il passé si votre père n'était pas mort? (Julie)

C'est impossible à dire. C'est sans doute moi qui serait mort, ainsi que toute ma famille: il n’y avait aucun compromis dans cette guerre. Je pense d'ailleurs que mon père s’est aussi laissé prendre pour nous sauver, car il était conscient de cela.

Malgré le fait que mon père eu beaucoup de pouvoir, il était conscient que sa fin pouvait arriver rapidement. De ce fait, il a toujours voulu me donner les outils pour que je ne suive jamais sa route, notamment en m'incitant toujours de faire des études. Aujourd’hui, je suis père et je ne voudrais jamais inciter mon fils à faire quelque chose de mauvais pour lui. Le fait que mon père m'ait incité à ne pas suivre son chemin est bien la preuve qu'il savait que le sien n’était pas bon.

Comment expliquer n'être pas devenu un criminel? (Lio)

Quand mon père est décédé, j’ai immédiatement voulu le venger. Mais j'ai réfléchi et je me suis retrouvé face à deux possibilités: celle effectivement de devenir un criminel ou alors de devenir un homme libre et de paix. Et j’en avais toujours rêvé! Ce deuxième chemin était le plus difficile, car il m’était totalement inconnu. Cela fait aujourd’hui 26 ans que je suis en exil. J’estime avoir honoré cette décision.

Aujourd’hui, de nombreuses personnes vouent une grande admiration pour Pablo Escobar. Comment réagissez-vous? (Lionel)
 
Les médias ont profité de l'aura de Pablo Escobar pour raconter une histoire qui était parfois différente de la réalité. Il y a un danger à glorifier certains faits, ou l'histoire globale même. Cela peut inspirer des jeunes à vouloir suivre les mêmes pas que ceux de mon père. C'est quelque chose que je veux vraiment éviter.
 
Pablo Escobar était un être humain qui nous a montré les deux extrêmes de ce dont on peut être capable. Notamment haïr ses ennemis et avoir beaucoup de rancœur. En même temps, il faisait aussi preuve de beaucoup d'amour envers sa famille. J'ai dû apprendre à vivre avec les deux.
 
Qu’apporte ce nouveau livre après le premier que vous avez publié? (Laura)

Dans mon premier livre, «Pablo Escobar, mon père», j’ai écrit tout ce que j'ai vécu et ce que je sais en fonction de ma propre perspective. C'était intéressant, mais je trouvais également nécessaire de donner la parole aux ennemis de mon père. Cela apporte une autre lumière sur la vérité.

Ce que je trouve intéressant, c’est que quand on achète mon livre, on ne s’attend pas à entendre parler du pardon de son fils aux victimes de son père. Et c’est très bien, car quand on a le livre entre les mains, il est déjà trop tard!

Que vous reste-t-il de l’immense richesse accumulée par votre père? (Jon)

Il y a deux types de richesse. La première est matérielle. L'autre, plus importante, est spirituelle. C’est cette dernière que j’ai conservé de mon père, et qui me permet de rester fort. Il avait effectivement laissé de nombreuses propriétés, des voitures, de l’argent. Mais après son décès, tout a été donné au gouvernement et à la mafia, notamment aux clans ennemis. Cela a été une négociation menée en échange de nos vies. Financièrement parlant, il ne me reste rien de lui.

 
Vous devez porter un poids lourd sur la conscience...

Evidemment... La seule façon de la soulager est d’aller trouver les victimes de mon père et de leur demander pardon. J’ai rencontré environ 150 familles de victimes. De toutes ces expériences, je ne retiens que du positif. Je veux continuer à le faire pour pour montrer que l’humain est capable de pardonner.

Votre père était-il quelqu’un de vaniteux? (Fvr)

Mon père tombait souvent dans la vanité, c’est vrai. Pour autant, ce n'était pas toujours le cas. Un exemple, il pouvait passer deux heures à se lever les dents! J’essayais de comprendre pourquoi, je me moquais de lui, et il me répondait que lui ne pouvait pas aller chez le dentiste! Donc il devait prendre soin de ses dents...

La lutte contre le trafic de drogue semble être un échec... (Marie)

Tout à fait. Je considère que la lutte contre le trafic de drogue a été un immense échec. Elle a mené à beaucoup de corruption, tant des gouvernements que sur les valeurs humaines. En réaction au trafic, l’approche prise a surtout été militaire alors que nous sommes avant tout sur un problème de santé publique.

Le prohibitionnisme, on le mène depuis une centaine d’années. Je vais être très clair: cela ne fonctionne pas. L’humanité doit se donner la chance de faire la paix aux drogues, plutôt que la guerre, et que nous apprenions à cohabiter avec elles, cela passe notamment par l’éducation des jeunes.