Jeudi 29 octobre 2020 à 11:00
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Si la production, l’usage et la consommation des substances illégales traditionnelles restent en constante augmentation ces dernières années, les mesures prises par les autorités pour contenir le Covid-19 ont eu un impact «significatif» sur les consommateurs, selon un rapport publié par infodrog en juin 2020. Pour quels résultats? Un déplacement de la consommation, des changements sur le marché des drogues et dans le comportement d’achat.

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Pour en discuter, nous avons ouvert le débat avec Khalid Tinasti, directeur de la commission globale de politique en matière de drogues et chercheur invité au GSI, Université de Genève. Il vous a répondu lors d'une conférence animée par Stéphane Bussard, journaliste responsable de la Genève internationale pour «Le Temps» à revivre ci-dessus. Et ci-dessous, vous pouvez découvrir les réponses de l'expert aux nombreuses questions des participants.


Que pensez-vous de la politique suisse en matière de drogues?
 (Safia)

Khalid Tinasti: La politique des quatre piliers, vu de l’étranger, est un exemple mondial. Pour la première fois, un pays a décidé, dans les années 1990, de dépasser la frontière idéologique et de mettre en place une batterie de mesures pour répondre à la crise de l’injection d'héroïne.

Il est nécessaire de rappeler aussi que dans les quatre piliers, celui de la répression retient la large majorité du budget, dans l’ordre des 55%. Le deuxième pilier, celui de la thérapie, propose lui une large gamme d’options thérapeutique pour répondre à la dépendance.


Le laxisme des autorités est visible partout sur les lieux de deal. Faut-il réellement davantage de place pour ce trafic?
 (Irène de Muralt)


Il est tout à fait clair que malgré un marché illégal sans violence, la visibilité du deal de rue peut sembler être une acceptation par les autorités de ces délits. Toutefois, il est nécessaire d’analyser la question bien en amont. Avoir choisi la prohibition comme paradigme de contrôle a mené à la création de ce marché. Le laxisme est ainsi celui des autorités qui ont laissé le marché des criminels.

Le marché des drogues, comme celui de tous les produits dangereux utilisés par les humains, doit être légalisé afin d'être régulé très strictement. Il n’y a pas d’un côté la prohibition, et de l’autre la libéralisation. Il faut des contrôles sérieux qui répondent à la demande selon la dangerosité scientifiquement établie des substances. Le laxisme est la prohibition, l'autorité est la régulation. La régulation a le potentiel de limiter fortement l’aspect criminel du débat sur les drogues.



Pourquoi voit-on une différence dans l'EU autour des programmes pour les personnes avec des problèmes d'addiction mais aussi par rapport à la pénalisation? Quelles sont vos recommandations pour l'EU? (Eve)

Merci beaucoup pour cette question. L'UE va connaître encore plus de difficultés dans les années à venir dans la coordination de sa politique commune sur les drogues, et qui s’établit au Conseil européen par ses états membres. Le Luxembourg est notamment en train de légiférer la régulation légale du cannabis, et d’autres comme les Pays-Bas légalisent la production. Pour la première fois nous allons avoir des pays qui vont légaliser sans contrôler les frontières nationales.

Actuellement, il y a des stratégies communes mais ces stratégies se basent sur le dénominateur commun d'arrêter le trafic de drogue. Cela reste très léger à vrai dire et les pays ont du mal à s'accorder sur les positions à adapter. L'UE fait un travail très concret de monitoring pour comprendre la consommation des drogues au sein de l'espace, mais le vrai problème est politique, entre les très prohibitionnistes et les progressistes.

Connaissez-vous une oeuvre filmographie, littéraire, pour comprendre concrètement comment fonctionne le trafic de stupéfiants?
 (Véronique)


La question est très compliquée! Les meilleurs que j'ai vu, ce sont des reportages du Thema sur Arte. Ils ont d'excellents reportages pour comprendre les origines très claire de la prohibition des drogues, depuis la guerre de l'opium jusqu’à la situation actuelle.



Quid des retombées économiques de la dépénalisation?
 (Safia)

La dépénalisation comme au Portugal ou en République Tchèque, a donné des économies d’échelle sur la justice, la police et la pénitentiaire. En Suisse, il n’existe pas de dépénalisation, mais un amendement de la loi des stupéfiants, datant de 2013 et concernant les produits cannabiques, qui remplace la punition par une amende d’ordre de 100 CHF pour la possession de cannabis jusqu’à 10 grammes. L’évaluation de trois ans de la mise en place de l’amende d'ordre, par Addiction Suisse, a montré des économies pour la justice, mais pas tant pour la police.

Se dirige-t-on vers une part de plus en plus importante des drogues de synthèse dans la part globale de la consommation de drogues?
 (Amarinte)

Absolument, la consommation de ces drogues est en augmentation constante. On voit l’impact des méthamphétamines un peu partout, et chez certaines populations. Elles représentent un grand problème sur tous les continents. On retrouve des lieux de production en Europe également car une simple cuisine peut devenir un laboratoire, et l’accès aux précurseurs chimiques n’est pas compliqué. Et c'est de là que vient la dangerosité.

Les populations ne connaissent pas la dangerosité de ces substances en les acquérant. Il y a une réelle problématique de contrôle dans l'avenir car il faut des analyses pharmacologiques de ces drogues, les classifier dans les tableaux de contrôle sur la base de cette analyse, faire remonter à la police, mettre en place une politique de contrôle... Le processus légal de contrôle est actuellement extrêmement long, plutôt construit pour classer la dangerosité des drogues d’origine naturelle, et non adapté aux produits synthétiques.




Les salles de shoot pour toxicomanes ont suscité de véritables polémiques dans le débat public. Quel est votre regard sur ces expérimentations? (BFF)

Il n'y a pas eu, selon les données de Harm Reduction International, une seule overdose mortelle dans ces salles de consommation partout où elles existent. Il en existe dans douze pays dans le monde, tous occidentaux ou presque. Ces salles permettent de créer des liens avec les services médicaux.

Par exemple à Genève, quand les personnes dépendantes vont dans ces salles, elles peuvent avoir des tests pour d'autres maladies infectieuses et entrer ainsi dans un véritable protocole de traitement, en lien avec l'hôpital. C'est un vrai service sanitaire qui fonctionne bien.

Pourquoi la commission globale contre les drogues est-elle basée à Genève?
 (MJB)

Notre sujet est vu comme une véritable question de sécurité. Pour nous, être à Genève signifie de pouvoir ouvrir le débat de manière plus large, et d’amener de la lumière là où c'est sombre! Dans l’écosystème genevois, de nombreux pays sont représentés, ainsi que plusieurs organisations et ONGs internationales. Il y est aussi question de droits humains, des réfugiés, de santé, et de commerce, des sujets transversaux aux politiques drogues.

Pour la Commission, il est utile d'être ici pour travailler en coordination avec de nombreux partenaires, et travailler sur les conséquences du contrôle des drogues sur plusieurs mandats internationaux. Pour cela, Genève est la ville idéale. 

Le trafic n'est-il finalement pas utilisé avec une certaine hypocrisie par les états pour acheter une certaine paix sociale? (Greeny)

Je ne dirais pas cela. C'est une hypocrisie qui existe, mais ce n'est pas pour le bien du crime. C'est surtout la question de la prohibition très dure qui est difficile à mettre en place sur le terrain. Les gouvernements eux-mêmes ont une marge de manoeuvre qui est très limitée.

Avoir une approche très dure serait contreproductif pour tout le monde, il suffit de voir le résultat de la militarisation effective dans certains pays comme en Amérique du Sud. Par ailleurs, ce choix de désescalade est plus le choix des forces de l’ordre et des autorités locales que des gouvernements nationaux, car les premiers connaissent les conséquences inattendues et terribles sur la population d’une répression aveugle. 




Pourquoi les grands trafiquants ne sont-ils pas accusés de crime contre l'humanité? (Attgenas)

Cette question commence par une accusation, ce n’est jamais bon dans un système démocratique. Le comité des droits humains de l’ONU, en charge de l’analyse du Pacte relatifs aux droits civils et politiques, est clair: les crimes liés aux drogues ne font pas partie des crimes les plus sérieux, ni qui impliquent le retrait intentionnel de la vie. Également, le marché illégal est si complexe, avec un millefeuille d’acteurs, qu’il est difficile de montrer par la preuve l’intentionnalité de l'empoisonnement en cas d’overdose. Il est nécessaire tout autant de différencier les niveaux de responsabilités, et d’introduire le principe de proportionnalité des peines.

Les producteurs traditionnels de la feuille de coca dans les Andes ou ceux de l’opium au Myanmar ont des revenus très modestes, ne transforment pas les plantes en drogues, et cultivent de petites parcelles de terre. De la même manière, un revendeur de rue gagne l’équivalent d’un salaire minimum, alors que le haut de l’échelon criminel, souvent protégé car puissant, engrange les revenus importants sans être exposé aux conséquences. 


Si 75% de la population consomme régulièrement ou occasionnellement de la cocaïne, si les gouvernements font de plus en plus de publicité pour les drogues dures ou douces que ce soit dans les films, les émissions ou même les journaux, va-t-on tous finir drogués?
 (Patricia)


Patricia, on est déjà tous drogués! Tout le monde aime les substances qui altèrent l'esprit, même les enfants qui tournent sur les tourniquets jusqu’à la perte de conscience! Plus sérieusement, la consommation de cocaïne est extrêmement importante en Suisse. On est entre 1.5 et 2% de prévalence rapportée. On a notamment beaucoup de consommation le week-end dans le pays, et elle semble augmenter d’année en année dernièrement.

L’autre question que vous soulevez est une question clé. Il faut que la riposte soit absolument équilibrée. Il faut réguler ces substances très strictement, les enlever des mains des criminels, en fonction de la dangerosité de la substance. Mais cela ne veut pas dire les donner à la sur-commercialisation, comme tel est le cas dans la plupart des juridictions qui légalisent le cannabis en Amérique du Nord. Les publicités, bien sûr il faut les interdire, surtout celles qui ciblent des publics vulnérables. Il faut vraiment faire attention à ces questions de commercialisation.



Peut-on considérer l'enjeu drogues aujourd'hui comme étant un enjeu majeur du développement durable de nos sociétés modernes? Comment voyez-vous l'avenir si on continue à criminaliser les drogues et à laisser ce marché rentable dans les mains d'organisations criminelles?

 (Louise)

La question des drogues est transversale à tous les objectifs de l’agenda de développement durable de 2030 et de ses objectifs (ODD). Il est difficile de répondre aux défis sociaux, économiques, culturels et politiques du développement durable sans réformer les politiques répressives qui créent un fossé entre la lettre de la loi et le comportement des gens.

Toutefois, il est clair que statistiquement la politique drogues, même si elle ne donne pas de résultats, n'influence pas les données des pays au point d'être incontournable. La politique drogues est très importante et est transversale aux autres politiques publiques, mais elle est rejetée et cachée dans les statistiques criminelles.