Jeudi 13 août 2020 à 11:00
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Le Forum des 100 a été reporté au vendredi 25 septembre et aura lieu au Swiss Tech Convention Center de l'EPFL. Ce live-chat est réalisé dans le cadre d'une série de rendez-vous, les Tête-à-Tête du Forum des 100 en amont de l'événement. Post-Covid: la technologie peut-elle nous sauver? C'est le thème de l'édition 2020. Inscription: www.forumdes100.ch

 

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«On dit que le propre de l’homme, c’est l’adaptation, a lancé Lili Hinstin en ouverture du Festival de Locarno. C’est ce que nous avons tous fait, vous comme nous.» Pour cette deuxième édition sous sa houlette, la directrice artistique a été servie et c’est un festival très spécial qui s’est ouvert mercredi 5 août.

Née à Paris en 1977, Lili Hinstin a fait des études de langues, littérature et civilisation étrangères. Après avoir fondé la société de production Les Films du Saut du Tigre, elle a notamment programmé les activités cinématographiques de l’Académie de France à Rome. Elle était directrice artistique du festival Entrevues de Belfort quand elle a été nommée pour succéder à Carlo Chatrian, lui-même en partance pour la Berlinale.

Locarno 2020 propose ainsi pendant onze jours près de 120 films dans six sections sous la devise «1 web et 3 salles de cinéma». Avec l’objectif affirmé d’aider les créateurs en difficulté, mais aussi les exploitants et les distributeurs frappés par la crise du Covid-19. Au cœur du programme, «les films d’après-demain», une compétition de 20 projets de films, dont cinq romands. Que peut la technologie pour aider l’industrie du cinéma à se réinventer?

Lors d’une discussion en ligne, Lili Hinstin a répondu à toutes vos questions. Découvrez ses réponses ci-dessous.

Quels sont les premiers enseignements que vous tirez de cette première édition hybride? Est-ce qu’est-ce qu’il va en rester quelque chose pour l’édition 2021? (Marc)

Il est prématuré de donner des chiffres car il reste encore quelques jours avant la fin du festival et il y a encore des films en salle et en ligne. Mais nous sommes globalement satisfaits du résultat de cette expérience qui nous a permis de réfléchir à de nouvelles façons de créer ou multiplier de rencontres entre le public et les films.

Disney a annoncé que «Mulan», blockbuster sur lequel les exploitants misaient beaucoup, ne sortirait qu’en streaming. Un mauvais signal pour l’industrie du cinéma? (Antoine)

C’est un coup de tonnerre dans l’industrie cinématographique. Disney a annoncé 60 millions de nouveaux abonnés, un objectif qu’il s’était fixé à quatre ans et qu’il a atteint en quatre mois. La sortie de Mulan en ligne est un signal destiné aux familles, le cœur de cible de Disney, car le film est visible pour 30 dollars, ce qui est plus que le prix d’un billet de cinéma, mais, si on le voit en famille, beaucoup moins onéreux que, disons, 4 billets + l’essence, le parking et les pop-corns. Les exploitants de salles ont du souci à se faire et le Festival de Locarno doit chercher à être solidaire en ce moment de crise.

J’ai entendu ce matin à la Radio romande que vous aviez été qualifiée, au Tessin, de «directrice hors sol»? Des propos injustes? (Bertrand)

Non, je n’ai pas grandi au Tessin, donc au niveau factuel, c’est vrai. Mais c’est le cas d’un grand nombre de directeurs du festival, de David Streiff à Marco Muller, en passant par Bignardi, Père ou Chatrian.

A quel point, selon vous, la crise va-t-elle pousser les festivals de cinéma – qui rassemblent, pour les plus gros, des dizaines de milliers de personnes venus de tous les continents – à se réinventer? Leur modèle classique, qui repose uniquement sur des projections physiques, va-t-il devenir obsolète? (Christian)

Un festival de cinéma a pour mission de se positionner de façon pertinente au sein d’une industrie cinématographique en constante transformation. La crise qu’elle traverse actuellement est majeure et il est évident que tous les acteurs de l’industrie doivent repenser leur fonctionnement en fonction des nouvelles réalités économiques. Cela dit, les festivals ont un caractère événementiel qui les protège, bien plus que les salles de cinéma. Je les comparerais aux concerts, qui sont restés une étape incontournable dans l’industrie du disque et n’ont pas souffert de l’arrivée des plateformes de musique, contrairement aux CD par exemple. En ce qui concerne la question purement sanitaire et celle du rassemblement d’un grand nombre de personnes, il est impossible de se prononcer, il faut attendre de voir ce qu’il se passera au niveau scientifique et médical.

Avez-vous eu le temps de regarder beaucoup de films pendant le confinement ou, au contraire, avez-vous eu plus de travail au vu des circonstances particulières de cette année? (Sonia R.)

J’ai eu énormément de travail pour repenser le festival! Mais j’ai quand même, comme toujours toute l’année pour moi, vu énormément de films. Et aussi des séries, car à mon avis, certaines offrent des perspectives de création vraiment très intéressantes.

Comment vos sponsors ont-ils réagi à votre stratégie hybride? Et les spectateurs présents sur place? (Marc)

Les sponsors ont été extrêmement solidaires, ainsi que les pouvoirs publics. Et les spectateurs qui suivent le festival, ici au Tessin, sont à nos côtés, dans les salles, et semblent heureux de découvrir les films que nous leur proposons.

Tournages repoussés, sorties décalées, producteurs préférant attendre et passer par la vitrine d’un festival plutôt que de proposer leur film dans le contexte actuel: va-t-on vers un embouteillage au printemps prochain? (David D.)

C’est difficile à dire, mais je crois qu’il y aura toujours de la place pour accueillir les films et les œuvres importantes dans les festivals.

Vous avez décidé à travers le projet «The Films After Tomorrow» d’aider, cette année, des films dont les tournages ont été arrêtés à cause de la crise. Deux seulement seront récompensés. Y a-t-il un risque que certains projets, surtout dans le cinéma d’auteur, soient terrassés par la crise et ne voient jamais le jour? (Claire)

Avec le projet «The Films After Tomorrow», grâce au soutien de certains sponsors comme Campari et Swatch, ainsi que la SSR SRG, nous sommes en mesure de proposer cinq prix qui vont de 30 000 à 100 000 francs, sans oublier les trois prix Cinema e gioventù qui vont de 3000 à 5000 francs. Donc, en tout, il y a huit projets sur 20 qui pourront être aidés. Bien sûr, c’est une goutte d’eau dans l’océan et, en effet, le risque existe que certains projets ne voient jamais le jour car certaines sociétés de production ont de graves difficultés financières.

Souvent, les grands festivals que sont Berlin, Cannes, Locarno et Venise peuvent être en concurrence quant aux films qu’ils souhaitent sélectionner. Le contexte actuel peut-il amener plus de collaboration de la part des directeurs·trices artistiques, afin de soutenir au mieux le cinéma? (Daniel)

C’est une vraie question. La crise actuelle a généré beaucoup de solidarité entre les festivals et c’est positif. La question principale est, à mon avis, la question des premières, en particulier dans le cas des festivals plus petits qui demandent des premières nationales: comment penser cette question avec celle des projections en streaming hors des frontières nationales? Les deux pourront-ils coexister? Cela dit, je pense que cette concurrence pour certains films, mais qui ne sont pas les plus nombreux, existera toujours entre ces gros festivals. Heureusement, il y a aussi une simple question de calendrier et tous les films ne sont pas prêts au même moment…

Quelles sont les séries qui vous ont le plus marquée? Et quelle place pour les auteurs/producteurs de séries au Festival de Locarno en 2021? (Martin)

J’ai énormément aimé Euphoria. Egalement Sex Education et Big Little Lies saison 2, que je trouve beaucoup plus originale que la saison 1. Les séries peuvent être un vivier de création, notamment en ce qui concerne le casting. Ce serait très intéressant que le Festival de Locarno puisse en témoigner concrètement, mais il faut trouver la façon la plus pertinente de le faire.

Que pensez-vous des séries produites en Suisse? (Fabio U.)

J’aime la façon dont elles s’emparent de questions de société liées à l’histoire politique du pays comme dans Quartier des banques ou Helvetica.

Le Festival de Locarno est-il en danger? (Marie F.)

Le Festival de Locarno a une structure extrêmement solide et des partenaires financiers fidèles. Il a le soutien des cinéastes et de l’industrie cinématographique internationale, ainsi que de ses spectateurs. Dans ce sens-là, je ne pense pas qu’il soit en danger. Mais nul n’est maître des catastrophes naturelles qui peuvent s’abattre sur notre planète, comme on le voit actuellement avec la crise du Covid-19.

Pour vous, à titre personnel, quels ont été les moments forts de ces premiers jours? (Roger)

L’introduction des Secret Screenings. C’est amusant de chercher chaque soir comment introduire un film sans trop en révéler.

Netflix devient un acteur important au plan global avec des hits comme «La casa de papel» ou, moins connue, la série belge «La Trêve»… Et on ne parle pas des films qu’ils ont produits. Un développement positif? Avez-vous songé à inviter le fondateur de Netflix à Locarno? (Philippe)

Il faut distinguer la notion de succès populaire de type télévisuel (puisque les plateformes, au fond, sont la mutation de la télévision: cela reste le principe d’un écran individuel) et les œuvres cinématographiques qui cherchent à inventer des formes nouvelles, ce qui est le cœur de la ligne éditoriale du Festival de Locarno. Nous nous sommes évidemment mis en rapport avec Netflix pour voir s’il y avait des façons de promouvoir ensemble ce type d’œuvres. Il y a deux ans, la directrice des acquisitions (Funa Maduka, qui est partie depuis) faisait partie du Jury Premiers Films et elle a acheté pour la plateforme le Pardo d’oro ainsi qu’un premier film allemand.

Avez-vous un film «péché mignon»? (Sonia R.)

La Revanche d’une blonde.

L’an passé, vous avez donné une place à la réalité virtuelle. Qu'est-ce que cette technologie permet au cinéma? Est-ce que ça reste une voie à suivre et un développement important pour cette industrie? (Louise)

La question centrale pour Locarno est de s’interroger sur ce que cette technologie apporte au cinéma, et c’est une question que nous continuerons à étudier. Au niveau économique, cela reste long et difficile de produire et de réaliser un film en VR et il y a encore assez peu d’œuvres qui entrent dans la ligne éditoriale du festival.

Avez-vous l’impression que cette crise provoque une prise de conscience nouvelle de l’importance du festival pour le Tessin? (Marie)

Cette crise met forcément en évidence le manque à gagner économique pour Locarno en l’absence du festival.

Est-ce que la pandémie vous incite à revoir la place de Locarno dans la galaxie des divers festivals en Europe et dans le monde? (Anaïs)

J’espère que nous avons contribué à faire bouger un peu les lignes en proposant une autre façon de concevoir un festival en période de crise et en développant un certain nombre de dispositifs de solidarité.

Conclusion

Merci pour toutes vos questions, j’espère y avoir répondu du mieux possible, et en attendant, longue vie au cinéma!