Lundi 2 mai 2022 à 16:58
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Le 15 mai, le peuple suisse s'exprimera autour de la modification de la loi sur le cinéma. Pour le Conseil fédéral et le parlement, cette modification permettra notamment de «renforcer la création cinématographique suisse et contribuera à la diversité culturelle de l’offre numérique». De son côté, le comité référendaire s’oppose à ce projet, jugeant notamment que cette modification «pénalisera» surtout les films du monde entier, tout en faisant «augmenter le prix des abonnements».

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Alors que faire? Pour vous aider à vous positionner, la rédaction du «Temps» vous a proposé de suivre et participer à un débat en ligne avec:

- Alec von Barnekow. Informaticien de profession, il est vice-président des Jeunes Libéraux-Radicaux de Suisse et président des Jeunes Libéraux-Radicaux de Fribourg. Il s'oppose à cette modification de la loi.

- Oleg Gafner. Directeur de festival et adjoint administratif, il est coprésident des Jeunes Vert·e·s et vice-président des Vert·e·s suisses. Il est favorable à cette modification de la loi.

Cette discussion vidéo était animée par Nicolas Dufour, journaliste au «Temps» notamment spécialisé dans les séries TV. Elle est à revivre en tête d'article. Un résumé est également à lire ci-dessous.

Pourquoi s'attaquer à ce projet qui propose de pousser les plateformes à investir dans le cinéma suisse?

Alec von Barnekow: Ce projet est une injustice pour les consommatrices et les consommateurs, que nous voulons protéger. C'est à eux de choisir ce qu'ils ont envie de consommer et donc au final, ce qu'ils ont envie de payer. On s'insurge aussi contre une loi qui protège des intérêts particuliers. C'est-à-dire ceux du lobby du cinéma.

Pourquoi contraindre les plateformes en ligne à investir dans l'audiovisuel national?

Oleg Gafner: La plateforme va investir l'argent dans ses propres projets, donc on ne va pas restreindre ton catalogue. Quand vous achetez un abonnement sur ce genre de plateforme, vous achetez un catalogue qui évolue en permanence, et qui est adapté aux normes européennes. Nous voulons donner accès à ces nouveaux outils aux professionnels de la branche en Suisse. On ne protège pas les intérêts de particuliers: le seul secteur culturel en Suisse qui dépend de la Confédération, c'est le cinéma. On défend une identité culturelle.

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Imagerie promotionnelle de «Lupin», sur Netflix. Un triomphe mondial. — © Netflix
Imagerie promotionnelle de «Lupin», sur Netflix. Un triomphe mondial. — © Netflix

Les pouvoirs publics investissent déjà dans la production audiovisuelle en Suisse. Pourquoi vouloir encore chercher de l'argent?

Oleg Gafner: Ce n'est pas du tout la même chose. Ces organismes cherchent à soutenir la production pour protéger les intérêts du service public. On ne parle pas de subventionner un secteur qui a besoin de subventions. On défend une loi qui ne coûte rien à la population suisse et qui va ruisseler sur l'économie suisse: 1 CHF investi dans le cinéma en Suisse rapporte 3,10 CHF à l'économie locale. C'est tout bénéfice.

Les Suisses arrivent déjà à vendre quelques films et séries à ces plateformes en ligne. Pourquoi ne pas leur donner un coup de pouce supplémentaire?

Alec von Barnekow: C'est une excellente chose et cela prouve que cette loi n'est absolument pas nécessaire au cinéma pour avoir les clés d'entrées. Ce référendum ne met absolument pas en cause les 120 millions de francs que le cinéma reçoit. Nous ne voulons pas que le consommateur passe à la caisse, car c'est lui qui paiera ce montant un jour ou l'autre.

Avez-vous des exemples de pays où ces plateformes ont augmenté les prix des abonnements lorsque celles-ci avaient l'obligation d'investir?

Alec von Barnekow: Non, mais nul besoin de faire HEC pour savoir qu'un jour ou l'autre, de toute façon, ce sera répercuté sur le consommateur. Netflix et les autres n'ont pas de planche à billets. L'argent ne tombe pas du ciel. Il faudra bien que quelqu'un passe à la caisse. Et ce seront, comme toujours, les consommateurs qui payeront.

Oleg Gafner: En comparaison européenne, en tout cas, au niveau de nos voisins français et italiens, le taux de réinvestissement est massivement supérieur au taux prévu en Suisse.

Finalement, les télévisions françaises présentes en Suisse - TF1 et M6, et qui bénéficient des revenues publicitaires en Suisse, ne devraient-elles aussi pas investir dans le cinéma national?

Alec von Barnekow: Énormément d'entreprises gagnent de l'argent avec des clients en Suisse alors qu'elles ne sont pas présentes dans le pays et donc ne payent pas d'impôts ici. Faut-il les taxer alors que nous sommes les premiers à dire que lorsque nos entreprises suisses font du commerce à l'étranger, il ne faut surtout pas les taxer. Tout cela n'est pas cohérent. Cette question de l'imposition sera de toute façon bientôt résolue avec l'imposition sur toutes les entreprises de l'OCDE à hauteur de 15 %.

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Grâce au renflouement français, Akka a pu tourner la série «Hors Saison» aux Crosets pendant 66 jours entre mai et août 2021. — © ©RTS/Laurent Bleuze
Grâce au renflouement français, Akka a pu tourner la série «Hors Saison» aux Crosets pendant 66 jours entre mai et août 2021. — © ©RTS/Laurent Bleuze

Les petites télévisions régionales seront aussi astreintes à cette obligation d'investissement et aux 30% d'oeuvres audiovisuelles. N'est-ce pas injuste?

Oleg Gafner: La loi comprend quand même de nombreux garde-fous, en termes de déductions notamment, qui peuvent être faits notamment sur les frais publicitaires. On parle vraiment des grandes entreprises étrangères. Je me réjouis d'entendre que le PLR se réjouit de taxer plus fortement les entreprises étrangères et de soutenir plus fortement le prochain message sur la culture et d'accepter les amendements pour le renforcement de ces aides-là. Mais pour ce qui est du mécanisme, on n'est pas sur de la taxe, on est sur de réinvestissement.

Actuellement, notre argent sert à produire des séries de Netflix en France, en Italie, voire aux États-Unis. Pourquoi finalement laisser partir l'argent de Suisse alors qu'on pourrait en garder un petit bout?

Alec von Barnekow: Quand vous vous abonnez à une plateforme, que ce soit Netflix ou n'importe quel autre, c'est que vous êtes convaincu du service qu'elle propose et que vous acceptez son prix. Et donc, vous adhérez à un catalogue existant. Je trouve toujours un peu dommage qu'on vienne ici proposer de modifier ces catalogues en les poussant à ajouter des productions suisses. Je suis par ailleurs convaincu que si on accepte cette loi le 15 mai, on voudra faire la même chose pour d'autres secteurs, comme la musique.

Oleg Gafner: En France, qui pousse les plateformes à investir, il est intéressant de voir que Netflix investit encore plus qu'il devrait le faire.

La télévision classique a des contraintes de 50% de films européens. Cela ne semble choquer personne...

Alec von Barnekow: Ce n'est pas l'objet de ce référendum. Avec cette loi, on va rajouter un quota totalement arbitraire de 30%. C'est du protectionnisme, cela n'a pas de raison d'être. Si des gens s'abonnent à Netflix ou Disney+ pour regarder des productions américaines, c'est leur droit de le faire. On protège déjà suffisamment les œuvres européennes. Faisons un parallèle: imaginez que chaque restaurant doive imposer 30% de plats européens. Trouveriez-vous cela normal? Ce n'est pas aux législateurs de venir imposer ce que ces plateformes doivent proposer au menu de leur catalogue.

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Les Suisses voteront sur trois objets le 15 mai. Le résultat le plus incertain concerne la «Lex Netflix». — © MARTIAL TREZZINI / keystone-sda.ch
Les Suisses voteront sur trois objets le 15 mai. Le résultat le plus incertain concerne la «Lex Netflix». — © MARTIAL TREZZINI / keystone-sda.ch

Ces plateformes investissement pour autant déjà beaucoup d'elles-mêmes dans les pays. Pourquoi vouloir les forcer quand on y arrive avec le marché?

Oleg Gafner: Le business model de ces plateformes est d'investir, acheter. J'en reviens au catalogue, on partage notre catalogue avec des pays limitrophes qui ont la même langue et eux ont cette obligation-là de 30% de films et de production européenne, par exemple la France. Donc quand vous choisissez justement en votre âme et conscience de payer Netflix en Suisse romande, vous acceptez déjà ces 30%.

Quand je vais au cinéma, je vais voir le film qui m'intéresse. La part du cinéma américain s'élève à peu près dans les 70% environ. Le marché va dans le sens de cette loi, non?

Alec von Barnekow: Je ne pense pas, parce que si c'était vraiment l'objectif, on ne l'aurait pas fixé dans la loi. 9,4 % de l'offre des films sur les plateformes de streaming sont suisses, mais ils ne représentent que 0,4 % de ce que les gens consomment. C'est bien la preuve qu'on veut pousser les gens à regarder ce qu'ils ne regardent pas.

Oleg Gafner: C'est mal connaître le cinéma. Le cinéma se décompose en des dizaines de corps de métiers. Ces 4% permettent à la Suisse, à ses différents guichets, de pouvoir s'aligner et de faire partie notamment de coproductions. Ça va être l'essentiel. Un film sur deux qui sort de Suisse est une coproduction. On pourra ainsi tourner un film en Andorre, mais mettre en avant un scénariste suisse avec un financement allemand. Cela ne sera pas catégorisé en tant que tel, mais cela répondra à ces 4%.

Cette loi est-elle vitale pour le cinéma suisse?

Oleg Gafner: Non, car le cinéma suisse fonctionne sans cela. Le but est de donner un nouvel outil, d'aligner la pratique de ce métier avec les normes européennes, permettre à nos professionnels de briller à l'international et d'éviter que nos talents quittent le pays. La Suisse investit aussi massivement dans sa formation, nos écoles sont excellentes. On demande juste à accéder à un marché européen concurrentiel et aux mêmes outils utilisés par nos partenaires francophones.

Alec von Barnekow: J'entends bien, mais il faut aussi parler des consommateurs. Au final, c'est seront eux les perdants de cette loi.

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Oleg Gafner: Les pays qui ont imposé ce mécanisme n'ont jamais connu d'augmentation des abonnements. Les prix des abonnements de ces plateformes dépendent du pouvoir d'achat. En Suisse, on a déjà l'abonnement le plus cher. Et Netflix a déjà augmenté son abonnement sans ce mécanisme-là. Donc vous n'avez aucune aucun fait pour justifier cet argumentaire. On propose aux consommateurs d'avoir plus de diversité sans payer plus et au cinéma suisse de s'aligner avec les pratiques européennes.

L’opposition à la révision de la loi sur le cinéma a motivé les Jeunes radicaux-libéraux contre l’avis de leurs aînés. Alors que deux tiers de la députation fédérale ont approuvé la loi, le parti national prône le non. — © CYRIL ZINGARO / KEYSTONE
L’opposition à la révision de la loi sur le cinéma a motivé les Jeunes radicaux-libéraux contre l’avis de leurs aînés. Alors que deux tiers de la députation fédérale ont approuvé la loi, le parti national prône le non. — © CYRIL ZINGARO / KEYSTONE

Avec cette loi, on soutient aussi économiquement un secteur, non?

Alec von Barnekow: Les milieux économiques se battent contre cette loi, car elle crée un précédent et protège les intérêts particuliers. Et c'est exactement ça qu'une économie libre n'a pas besoin.

Pour autant, au sein du PLR, votre parti, il y a débat...

Alec von Barnekow: Comme dans tout parti démocratique, il y a débat et c’est très bien. Seulement trois sections en Suisse du PLR sont pour cette loi. Toutes les autres disent non, c’est assez massif. On ne peut pas parler de division dans tous les cas.

Si cette loi passe, Netflix pourra-t-il dicter sa loi en choisissant les thématiques et les types de films à réaliser?

Oleg Gafner: Netflix pourra choisir d’acheter des films, promouvoir des films, coproduire des films. La plateforme pourra choisir librement en fonction de son marché. On parle beaucoup du film «Presque» avec Alexandre Jollien et Bernard Campan. Les quelques scènes tournées à Lausanne pour ce film ont ramené près du double de la seule subvention accordée. Donc c'est ça les retombées économiques.