Mercredi 31 mars 2021 à 13:00
Pont Bessières 3, Lausanne

Dix ans se sont écoulés depuis le début de la révolte syrienne le 15 mars 2011. Alors que le conflit a fait plus de 380'000 morts et dévasté un pays entier, Bachar Al-Assad reste ancré au pouvoir. Soutenu par la Russie, il prépare les élections présidentielles qui auront lieu au printemps.

Pour en discuter, nous avons mobilisé Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou. Professeur d'histoire internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), il est aujourd'hui l’un des plus grands spécialistes des nouvelles formes de guerre. Il enseigne également à Sciences Po Paris, après avoir exercé précédemment à l’Université Harvard, et administre le blog «Les temps du Moyen-Orient» hébergé sur «Le Temps». Découvrez ci-dessous les réponses à l'ensemble de vos questions.

Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire internationale au Graduate Institute (IHEID) à Genève DR
Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire internationale au Graduate Institute (IHEID) à Genève DR
  1. Question posée par Delaplanete
    Selon mes informations, le conflit semble avoir commencé en raison d’un problème de manque d’eau potable dans le sud du pays. Si cela est confirmé, le point de départ est un problème de géopolitique de l’eau et le contexte climatique qui s’annonce n’est pas sans risque en plusieurs points de la planète.
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    C’est certainement plausible: l'aspect d'insécurité de l'environnement est important. Néanmoins, le point de départ est établi très clairement: à la mi-mars 2011, un groupe d’une cinquantaine d’enfants dans la ville de Deraa inscrit des graffitis pro-printemps arabe. Ces enfants sont arrêtés et torturés par la police locale. Ensuite, le régime autoritariste de Bachar Al-Assad met sa machine de répression en branle, suscitant la réaction sociétale que nous connaissons, puis l’implication des divers groupes armés, à partir de juin.


  2. Question posée par Padua
    Par quel mystère, l'OCI (organisation de coopération islamique qui compte 57 Etats musulmans, et représente la plus importante organisation intergouvernementale après l'ONU), est si peu présente dans le conflit interarabe en Syrie?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Par un mystère peu mystérieux... L’OCI a échoué à jouer un rôle dans un conflit où elle aurait pu aider à une résolution diplomatique régionale et internationale. L’OCI a traditionnellement été influencée par l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan. Sa paralysie est regrettable et conséquente.


  3. Question posée par Jean
    Après une décennie de guerre, quelle est la situation concrète en Syrie aujourd’hui?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Une situation larvée, en apparence profitant au régime, qui a réussi à survivre toutes ces années, mais en réalité une perte sans précédent historique pour la Syrie. Le plus important est certainement la tragédie humanitaire qui ne finit pas de se décliner. Un demi-million de victimes entre les morts et les disparus et 90% de la population vivant dans la pauvreté. La moitié de la population syrienne déplacée et, enfin, un soulèvement pour la démocratie devenu conflit international géostratégique par procuration. 


  4. Question posée par Lionel
    La Turquie a souvent affirmé lutter en Syrie pour éviter l'afflux de réfugiés. Est-ce la seule raison?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Non, à l'évidence... L’implication de la Turquie - qui est allée grandissante - est tout autant motivée par le désir de combattre les groupes kurdes et de juguler l’influence de ceux-ci, à la fois au sein de l’opposition syrienne et opérationnellement à la frontière.


  5. Question posée par JPB
    Est-il vrai que l'Iran est présent au côté de la Russie pour soutenir le régime syrien?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Oui. Mais l’Iran joue également son propre rôle plus complexe. Il y a une alliance de facto, qui n’exclut pas une compétition à long terme (notamment sur les subsides et contrats à venir).


  6. Question posée par Laura
    Serait-il positif de lever les sanctions internationales qui frappent la Syrie?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Cela impliquerait encore plus d'impunité pour un régime qui a créé une tragédie gigantesque pour sa nation, afin de se maintenir au pouvoir. Les sanctions ne sont pas la solution du problème (et frappent souvent les populations plus que le régime) mais le blanc-seing donné à Bachar Al-Assad serait fatal à l’opposition..


  7. Question posée par Marie
    Le peuple syrien est-il majoritairement favorable à Bachar Al-Assad aujourd’hui?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Non. Une partie substantielle (à Damas et à Lattaquié) le soutient (autant par dépit que par impasse), et la machine étatique et policière est sous son contrôle. Mais la population est essentiellement opposée à un régime qui, avec sa réaction initiale au soulèvement pour la dignité, les droits et la représentativité, a créé les conditions d’une tragédie de 10 ans.


  8. Question posée par Alain
    Une reconstruction de la Syrie pourra-t-elle se faire sans changement politique? Les Occidentaux ne vont probablement pas financer tant qu'Assad restera au pouvoir...
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Un changement politique en Syrie est impératif. Nul réel changement allant dans le sens des attentes de la population syrienne ne pourra voir le jour de manière réelle sans ceci. Les Occidentaux, si l’on peut les grouper ainsi, ont en réalité facilité, d’une manière ou d’une autre, plus le maintien d’Assad au pouvoir qu’une réelle dynamique de changement démocratique.


  9. Question posée par Marie
    On parle désormais très peu de l’Etat islamique... Daech est-il définitivement mort et enterré?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    L’Etat islamique dans sa version 2013-2017 n’existe plus. Les pertes territoriales à Raqqa (et également en Irak, à Mossoul) ont entamé son influence, notamment au niveau opérationnel. Pour autant, le groupe demeure présent, actif et en reformation. Sous une forme ou une autre, on peut escompter qu’il continuera à jouer un rôle, même si ce ne sera pas aussi important que durant les années précédentes...


  10. Question posée par FR
    Les élections présidentielles arrivent bientôt. Quelle est la stratégie de Bachar Al-Assad pour remporter les élections?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Il y a de fortes chances que M. Assad remporte les élections comme il l'a fait depuis le début de la révolution, celles-ci étant contrôlées par son système. Il œuvrera certainement à mettre en avant la «dangerosité» de ses ennemis, promettre une reconstruction du pays, et nier toute responsabilité dans le conflit. De facto, le pays serait au même point politique qu’en 2011, avec la tragédie humanitaire et la destruction en moins.


  11. Question posée par Nathalie
    Qui prendrait la succession de Bachar Al-Assad si celui-ci devait quitter le pouvoir? La Russie est-elle toujours aussi favorable à son maintien?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Aucun remplaçant n’a émergé. Ce qui pose problème effectivement à la Russie qui cherche à préparer le départ, tôt ou tard, d’Assad. Son cousin Rami Makhlouf qui contrôle de larges pans de l'économie (Abar Petroleum, etc.) s’est positionné en ce sens et a été mis en résidence surveillée. Mais M. Makhlouf n’est pas crédible nationalement et sa proximité (népotisme) avec Assad joue en sa défaveur. Le jeune frère de ce dernier, Maher al Assad, pris du galon au sein de l'armée, mais il a le même problème que M. Makhlouf. L’opposition pour sa part n’a pas de leader.


  12. Question posée par Leona
    On a beaucoup parlé de la présence des combattants kurdes en Syrie. Ont-ils réellement été abandonnés par les pays occidentaux?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Les pays européens, les Etats-Unis et les pays du Golfe ont effectivement joué à soutenir puis abandonner divers acteurs au sein de l’opposition. Celle-ci a été quelque peu victime consentante de cette danse géostratégique (au lieu de privilégier le local). Les combattants kurdes ne sont pas, pour autant, les moins bien lotis. Leur expérience et la cohésion de leur cause leur ont permis une survie plus conséquente que d’autres groupes nés après le soulèvement de 2011.


  13. Question posée par Fred3
    Plus de 5 millions de réfugiés syriens auraient fui le pays à l’étranger. Beaucoup auront du mal à revenir dans leur pays. Cela ne risque-t-il pas de poser un réel problème de reconstruction pour le pays? (Fred3)
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Tout à fait. C’est la grande tragédie, au sens entier de la chose: 5,6 millions de réfugiés, dont, pour rappel (à l’Europe), 90% sont répartis entre le Liban, la Jordanie et la Turquie. Le tissu social d’une société syrienne autrefois sophistiquée, dynamique et créative a été profondément entamé pour de longues décennies. Les Syriens sont les nouveaux Palestiniens. Une diaspora essaimée de cette sorte, dans l’urgence et le désespoir, est une perte énorme pour la Syrie de demain.


  14. Question posée par Hervé
    L’une des grandes catastrophes de la guerre est le pillage d'œuvres d'art et la destruction de nombreux sites, je pense notamment à Palmyre. Existe-t-il des missions pour retrouver puis confisquer les œuvres pour les rendre à la Syrie lorsque la situation sera meilleure?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Ce travail est déjà envisagé par des organisations internationales, l’UNESCO notamment. Mais celle-ci, et les experts indépendants ou de la société civile, dépendent des autorisations d'accès et de la coopération locale, pour l’heure entre les mains du régime de M. Assad qui instrumentalise de telles questions.


  15. Question posée par Yonne
    N’existe-t-il toujours pas une possibilité que l’opposition présente un front uni face au régime?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    C’est réellement le grand échec de l’opposition syrienne. En 10 ans, elle a multiplié les erreurs de positionnement, de négociations, d’alliance, de stratégie, et surtout une incapacité à présenter un front uni. Or ceci, tout aux actions de M. Assad, est fondamental pour quelque succès du mouvement. M. Assad a-t-il été plus efficace ou plutôt cette opposition n'a-t-elle pas su gagner?


  16. Question posée par Bernard
    La crise syrienne cache-t-elle des enjeux géopolitiques? On voit de nombreux pays être fortement concernés...
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    La crise syrienne n’est plus depuis longtemps simplement «la crise syrienne». Très, trop, rapidement elle est devenue une crise régionale puis internationale impliquant un cast d’acteurs trop large: régime, opposition, Iran, Iraq, Turquie, Etats-Unis, Europe, pays du Golfe, Al Qaida puis Etat islamique, Israël, Russie, Hezbollah, etc… C’est objectivement l’un des conflits modernes les plus internationalisés. Et c’est aujourd’hui la clef de voûte de la non-résolution. 


  17. Question posée par Xavier
    Quelle est la position d’Israël dans la crise syrienne?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Limiter l’influence de Hezbollah et sa capacité à recevoir de l’armement par le biais de l’implication iranienne à Damas. Éviter un débordement des engagements militaires au niveau de sa frontière. Gérer l’affaiblissement d’un pays arabe, autrefois menacé.


  18. Question posée par Crigou
    Une troisième voie est-elle possible après dix ans de confrontations entre le régime et son opposition?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    C’est possible, voire peut-être inévitable au vu de l’impasse. Une telle voie - quelle est-elle ? - est peut-être tout aussi problématique. Il faut, je pense, revenir au primat initial du soulèvement et ne pas abandonner la puissante légitimité de celui-ci.


  19. Question posée par Brown
    Ne regrettez-vous pas la position des Nations unies qui n’a toujours pas réussi à imposer la paix? Que faire?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Oui, tout à fait. Mais est-ce surprenant au vu de l’action des Nations unies ailleurs. Au tout début pourtant, Genève I avec Kofi Annan était une option prometteuse. Le Conseil de sécurité n’a pas su accompagner celui-ci. Aujourd’hui, les NU se cantonnent (mal) à l'humanitaire de la crise, que le CICR gère mieux.


  20. Question posée par Kleo
    Alors que les élections arrivent et que le conflit semble s’enliser que peut-il se passer maintenant?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Les élections ne sont en réalité pas si importantes que cela (voir une question précédente de Nathalie). C’est un trompe-l'œil dont la principale fonction est de permettre la pérennité factice du système Assad (qui tombera tôt ou tard). Il faudrait un changement de paradigme intégrant la dimension initiale à savoir un soulèvement national pour la démocratie, et qui diminuerait l’importance de la géopolitique. Idéalement, une nouvelle opposition dotée d’un ou d’une leader de poids. Le cas échéant, un leadership plus conséquent internationalement pour remettre en place une réelle diplomatie et non pas les postures régulières des rencontres peu fructueuses des dernières années.


  21. Question posée par Saphia
    L'ONU proposerait une aide d'au moins 10 milliards de dollars pour 2021 afin d’aider la Syrie et ses déplacés. Ce montant me paraît extrêmement faible. Qu’en pensez-vous? Cela peut-il s’expliquer par une crainte que ces aides soient récupérées par le régime syrien?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Et cette aide a déjà été refusée par certains pays... La Grande-Bretagne par exemple a annoncé qu’elle donnerait moins, alors même que 24 millions de Syriens sont dans le besoin (avec 4 millions de plus cette année que l'année dernière). L’aide ne réglera pas le problème politique, mais est cruciale pour tout le reste, si tant est qu’elle ne soit pas bureaucratisée.


  22. Question posée par Renato
    Avec le recul, les démocraties occidentales auraient-elles dû intervenir en Syrie?
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Toutes les interventions occidentales (Irak, Libye, Sahel, Afghanistan,..) ont créé plus de problèmes que de solutions...


  23. Conclusion
    Réponse donnée par Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou

    Au terme d’une décennie de tragédie sociétale, la Syrie reste sous l’emprise d’un régime dictatorial. Au lieu d’entrer en matière avec une société désirant le changement et évitant la violence durant les trois premiers mois du soulèvement au printemps 2011, Bachar Al-Assad a fait le choix de faire plier un pays pour rester au pouvoir. La violence qui a inévitablement suivi, attirant extrémistes de toutes sortes et interventionnisme international tous azimuts, à transformé ceci en une équation des plus complexes. Le politique et la diplomatie doivent être remis en selle et l'opposition syrienne doit se donner les moyens d’une réelle unité pour croire à la renaissance d’un pays qui a une longue et riche histoire universelle.